Drache Nationale
La poignance des choses

Lorsque la jonglerie se fait rapport au monde, le moindre geste devient une question ouverte, et tout bascule dans la possibilité de faire autrement. Avec Drache Nationale de la compagnie Anoraks, l’imagination est la seule souveraine en son palais.
Ils sont trois sur la scène des Riches-Claires, ce lundi 16 février, à 20h30. La salle est pleine mais on attend encore quelques personnes, paraît-il, avant de commencer. On ne sait pas bien si c’est une blague tant il flotte dans l’air un parfum d’absurdité.
Gaëlle, Denis et Tom sont debout, revêtus d’anoraks verts et bleus, portant des arrosoirs, un grand parapluie, des affaires de camping, et attendent en silence. Cela dure un certain temps, leurs visages oscillent entre le sourire gêné et une forme d’hésitation contagieuse. Le public ne sait pas bien à quoi s’en tenir... Et puis, en effet, quelques retardataires rejoignent les premiers rangs où il reste encore l’un ou l’autre siège de libre, et une travailleuse dit un petit mot de bienvenue avant que le spectacle ne débute vraiment. Le trio sort de scène pour y rentrer aussi vite sous les applaudissements chaleureux.
Drache Nationale est une pièce qui avance entre jonglage et pluie. Un art du malaise, de l’exubérance, mais aussi de l’attention à chaque mouvement ; on passe de l’humour belge à la tendresse universelle ; de la mise en jeu de soi au soutien des amis. C’est la concentration la plus nue qui succède à l’éclat de rire, la douceur et l’inconfort, les mots et les silences.
Ici, on ne jongle pas seulement avec des balles, mais d’abord avec des voix et des histoires, lorsque le micro passe d’une main à l’autre ; des anecdotes deviennent des récits, puis des métaphores, autant de prétextes pour se jeter à l’eau. Il est beaucoup question d’eau dans cette affaire : de pluie, d’averse, d’orage, de tsunami, de mer, d’océan, de flaques, de fines gouttes et de tempêtes... Il est bien connu en nos contrées qu’elle peut nous tomber dessus sans crier gare. Nous le savons d’expérience, la fameuse drache du 21 juillet est susceptible d’arriver à n’importe quel moment de l’année. Autant de façons de montrer le caractère changeant de la vie et des états qui nous traversent. Un espace du devenir et de la transformation que cette écriture collective donne à sentir avec nuances et une percutante finesse. En son cœur, cette passion du jeu qu’incarnent ces balles blanches avec lesquelles Gaëlle danse plus encore qu’elle ne les lance et relance.

Mais c’est bien cet échange permanent des objets et des mots entre les trois protagonistes qui crée du commun et permet de donner consistance à l’ensemble. Loin de numéros de cirque, il s’agit d’une chronique de la vie ordinaire, avec ses hauts et ses bas, ses délires et ses échappées belles. La question de fond étant, tout compte fait, la suivante : « Comment positiver quand c’est la merde ? »
Pour décliner ce thème : on assistera à un slow dans une première boum avec les souvenirs qui refluent de l’adolescence ; une reine sous la pluie qui donne libre cours à ses appétits de pouvoir ; sans oublier les vrais-faux discours en l’honneur d’un meilleur ami disparu... On voyage d’une âme à l’autre, allant des rêves ratés aux petites victoires, dévoilant les peurs et les angoisses intérieures comme autant de reflets d’un monde qui chavire, avec une légèreté qui touche à l’essentiel, à une forme de vérité qui ébranle. Tout cela donne à Drache Nationale une tonalité intime et conviviale, profonde et comique, qui parle aux plus jeunes comme aux plus anciens.