Tout commence de manière très rigoureuse par une préface qui explicite le programme de cet anti-guide qu’est L’Imprécis de voyage : « Ne pas faire d’une promenade dans le parc l’équivalent d’une traversée des steppes mongoles, mais ne pas toujours faire d’une marche dans un parc le chemin le plus court pour aller au snack. » Puis, pour mieux nous désorienter, six parties découpent en tranches lexicales le concept de « voyage ». Dans chacune d’elles, on trouve listés des néologismes, comme dans un dictionnaire, parfois exemplifiés par des photographies, des fausses publicités ou des encarts explicatifs loufoques.

Un : Anticlopédique

Vous l’aurez compris, on ne se trouve pas ici en présence d’un livre classique. L’Imprécis se revendique de l’anticlopédisme, parodie en règle de la science et de ses prétentions à définir le réel. Une excellente vidéo vous introduira à cette méthode si vous souhaitez mieux la connaître et ‒ pourquoi pas ‒ l’expérimenter.

Deux : Pathologique

Autant dire qu’un esprit trop cartésien aurait du mal à franchir la troisième page de ce drôle de projet. La date de publication – à quelle vague de Covid avions-nous affaire en 2021 ? – renseignera peut-être le ou la sceptique du bien-fondé d’une telle entreprise. Iel se souviendra peut-être alors du regain d’intérêt, en plein confinement, pour des titres comme Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre ou Intérieur de Thomas Clerc. Conçu en 2020 dans le cadre de « Bruxelles Nord-Ouest Ville des mots1 », ce livre est aussi un enfant de la pandémie.

Trois : Lexicologique

Au-delà du contexte, cette exploration maline (au sens aussi de malicieuse) de notre langue et des idées qu’elle charrie s’inscrit dans la lignée du Dictionnaire des idées reçues où Flaubert liste toutes les platitudes de son époque. On y sent aussi des influences pataphysiques, parfumés de surréalisme à la belge (oui, j’ai osé). En somme, il s’agit d’une opération de revitalisation du langage, ce qui ne devrait pas nous étonner quand on connaît l’équipe à l’origine du schmilblick.

Quatre : Pierre... Papier... Machine !

Le collectif Papier Machine s’est d’abord fédéré autour d’une revue créée en 2014, dont chaque numéro prend appui sur un mot, par exemple « Couette » ou « Marche pieds », pour dérouler une série d’articles et de propositions tout azimut. Porté par une envie de « malaxer » et « tordre » le langage, Papier Machine s’est engagé dans plusieurs autres projets poétiques : un tribunal des mots en 2018, divers événements « hors les pages » ainsi qu’une collection anticlopédique - « À l’est du doute » - dont cette publication est le premier titre. Les auteurices – Valentine Bonomo, Lucie Combes & Aldwin Raoul – pilotent son comité de rédaction.

Cinq : Pour dériver

Pour critiquer le tourisme, pour tourner en dérision notre « besoin d’ailleurs », pour mettre en danger les concepts trop stables, L’Imprécis invente des mots à tire-larigot et nous invite ainsi à changer notre façon de penser nos déplacements. Parsemé de citations d’Annie Ernaux, de Thoreau ou (plus étonnant) de Charles de Gaulle, il sème dans les paysages et le bâti qui nous entourent du subjectif. En ce sens, il poursuit les travaux de la psychogéographie, concept situationniste qui sonde « l’expérience affective de l’espace par l’individu » en récoltant des données intimes et inutiles, sur lesquelles le capitalisme n’a pas (encore) prise.

Six : Mise en pratique

Avez-vous déjà ennuisagé un jacabondage sans marcher sur des yeux ? Cela peut se produire entre Ganshoren et Jette, ou entre votre lit et vos toilettes. Ne prenez pas vos rêves pour des rêvalités, mais circuicuitez simplement sur une belle odorail ensolleillée jusqu’à tomber sur un grointain où plus personne ne juge votre style vestimentaire ou votre tendance à la wikipédantrie. Peut-être y trouverez-vous même un patrimoignon ou l’amour de votre vie ? Un voyage à planifurquer de toute urgence.

Et pour comprendre ce jargon, achetez L’Imprécis de voyage, lisez-le, puis glissez le dans la poche d’un navetteur endormi. Je vous jure, ça fonctionne.