Lost and Found
Les photographies de la mémoire

Que reste-t-il d'une vie lorsque les maisons, les paysages, les gens ont disparu ? Comment se souvenir de ce qui n'est plus et retrouver ce qui était, pour tout reconstruire ? Présentée à la Fondation A à Bruxelles, l'exposition Lost and Found explore le sujet de la mémoire après la catastrophe, à travers le regard de quinze photographes japonais. Photos de famille, objets abîmés, fragments d'un monde évanoui : jusqu'au 20 décembre, le parcours fait de la photographie un véritable médium de résurgence. Ce qui revient, ce qui résiste, ce qui renaît.
Lost and Found, le titre de l'exposition en cours à la Fondation A est emprunté au projet mémoriel du photographe Takahashi Munemasa, pensé après le séisme et le tsunami qui ont frappé la côte Pacifique du Japon en mars 2011. Dans les ruines de Yamamoto, ville dévastée par la catastrophe, des milliers de photographies de famille ont été retrouvées sous les eaux et la boue. Détériorées, tachées, parfois presque totalement effacées, ces images témoignent d'un monde disparu. Munemasa les a récupérées et nettoyées avant de les rendre à leurs propriétaires. Les clichés trop abîmés ou que personne n'avait réclamé auraient dû être jetés. Aujourd'hui, 1 600 d'entre eux composent l'ouverture de l'exposition. Un « mur fantôme », véritable fresque, qui révèle l'une des idées centrales de Lost and Found : la photographie est un objet de mémoire précieux qui fait revenir le passé dans le présent. Les images portent matériellement les stigmates du drame et ne documentent plus seulement ce qui a été, elles deviennent ce qui a survécu.

Les quatre pièces de l'exposition, enrichies d’une sélection de travaux issus des collections de la Fondation A, parcourent quelques-unes de ces blessures. D'un artiste à l'autre, chaque regard dévoile une manière différente de saisir ce qui reste après le désastre. À chaque pas, un point de vue, une autre façon de regarder les traces laissées par la catastrophe. Et c'est là que le médium photo devient essentiel. Il transforme un instant en (é)preuve durable de ce qui a existé.
Dans Kobe 1995 ‒ After the Earthquake, Miyamoto Ryuji documente le grand séisme de janvier 1995, qui fit 6 434 morts. Armé de son grand format 4x5, il se rend sur place et emprisonne dans son appareil les façades englouties, les rues éventrées. La sobriété frontale des images refuse toute spectacularité. La puissance de ses photographies réside dans ce qu’elles montrent : la catastrophe déchire la ville, la traverse, mais ne la détruit pas entièrement. Après elle, il faut reconstruire, sans jamais totalement parvenir à effacer la marque. C'est précisément ce que Kenji Ishiguro exprime dans Hiroshima Now. Vingt ans après la bombe, l'artiste retourne sur les lieux de l'indicible. La ville a retrouvé son quotidien ordinaire : ses rues, ses scènes de quartier, ses passants. Mais derrière cette apparente normalité, le photographe perçoit encore « l'ombre de la bombe » qui, selon ses mots, « semblait flotter dans l'air ».
Le parcours de l'exposition présente ensuite les artistes Miyako Ishiuchi et Hiromi Tsuchida, qui se sont aussi penchés sur la reconstruction d'Hiroshima. Lieko Shiga et Munemasa Takahashi se sont quant à eux confrontés au tsunami de mars 2011. Leurs travaux ne se contentent pas de documenter la destruction. Ils explorent ce qui émerge des décombres : la vie qui reprend. Lost and Found raconte la résilience d'un pays de nombreuses fois meurtri, mais qui n'a jamais cessé de renaître de ses cendres.

En contrepoint des catastrophes, l'exposition propose une sélection de séries inédites des années 1970 et 1980. Les preuves formelles d'un Japon vivant. Dès 1970, un nouveau souffle se répand. Au rythme effervescent du city pop s'ajoute une énergie urbaine explosive : l'émergence de nouvelles cultures populaires et la libération des mœurs redessinent les contours de la société. La photographie n'échappe pas à cette révolution. Au début des années 80, Noriko Shibuya dans Takenoko-zoku, 1979 82/2026, Chromogenic prints documente les takenoko-zoku, ces adolescents parés de vêtements colorés et d'accessoires extravagants qui investissent les rues de Harajuku pour danser. Tatsuki Sugimoto, lui, saisit les foules compactes du festival Nebuta d'Aomori (Nebuta, 1977, 1977, Vintage silver gelatin prints). Masao Mochizuki et Mutsuko Yoshida mènent des expérimentations télévisuelles qui interrogent le rapport de l'image à la réalité. Chaque artiste, à sa manière, participe au renouveau de ces années, bousculant les codes de la représentation.
Aux côtés de Miyako Ishiuchi, Noroki Shibuya et Mutsuko Yoshida, l'expo associe quatre autres artistes femmes et affirme ainsi sa volonté de redonner une place à celles qui ont longtemps souffert d'un manque de visibilité. Le paysage photographique nippon, notamment des années 1960 à 1980, a largement été dominé par des figures masculines très médiatisées ; à l'image de Shomei Tomatsu, considéré comme l'un des pionniers de la photographie japonaise contemporaine. Rendre une place importante aux femmes permet de rompre avec ce déséquilibre et de mettre en lumière d'autres regards. Miyako Ishiuchi, invitée par le Mémorial de la Paix d'Hiroshima, photographie les vêtements et objets des victimes de la bombe atomique, retrouvés après la disparition des corps. Elle en révèle les couleurs, les textures, les présences silencieuses, avec une beauté saisissante. Plus contemporaine, Asako Narahashi capture la douceur, la lumière et la nostalgie des paysages nippons grâce à son objectif à moitié immergé dans l'eau. En réunissant ces artistes, l'exposition propose dès lors une écriture plus juste de l'histoire de l'art, où les femmes sont des actrices majeures de la modernité visuelle.

À mesure que les œuvres défilent, de nombreuses émotions se mêlent. La plus vive est certainement la mélancolie : ce poids sur le cœur à la vue de ces objets que l’on distingue parfois à peine, de ces façades saisies dans leur écroulement, à tout jamais figées dans les clichés. L’esprit reconstitue immédiatemment les existences qui ont mille fois arpenté ces rues, imaginant les habitudes et les gestes de celles et ceux dont l’absence habite chaque pixel. Puis, discrètement, une forme de voyeurisme s’installe face à l’intimité que ces images suggèrent.
Dans les sections consacrées au Japon de 1970 et 1980, le sentiment change : la couleur et le mouvement prennent le dessus. Il y a dans ces images quelque chose de profondément exalté, une énergie qui déborde du cadre pour atteindre le spectacteur. On ressent directement l’effervescence de ce pays en pleine reconstruction. On est emporté par la beauté de cette insouciance nouvelle.
Lost and Found est moins une exposition sur ce qui a disparu qu'un parcours sur ce qui reste. Sur les mémoires que l'on pense perdues et qui se recomposent sur le négatif. Ici, la photographie devient un lieu fragile où le passé revient, sans jamais empêcher le présent d'exister.
