critique &
création culturelle

Rouge Signal de Laurie Agusti

La fabrique ordinaire de la haine

Derrière les écrans, la frustration se mue en ressentiment, puis en haine, jusqu’à l’irréparable. Avec Rouge Signal, Laurie Agusti décrypte le basculement d'Alexandre, un jeune homme happé par les discours virilistes en ligne. Une bande dessinée, publiée aux éditions 2042, qui explore avec justesse les mécanismes de la radicalisation masculiniste.

Des flammes vives, ardentes, sublimes dominent la première page de la bande dessinée. Le feu a tout dévoré. Mais comment en est-on arrivé là ? De quelle étincelle est né cet embrasement ? Alexandre a 28 ans. Commercial, célibataire, il vit une existence ordinaire : des parents présents, un groupe d'amis qu'il voit de temps en temps, une routine semblable à celle de millions d'autres. Rien, a priori, ne le prédestinait à la violence, et pourtant.

La plupart de son temps libre, le jeune homme le passe sur son téléphone. Le soir, seul dans la pénombre de son appartement, il scrolle. Parmi les publications, apparaissent des corps féminins, des cadrages qui soulignent les fesses ou la poitrine. Ses pensées filent au rythme des contenus. Entre posts virilistes, forums et guides de drague en tout genre, le monde extérieur s'efface peu à peu.

Laurie Agusti restitue graphiquement cette vitesse du défilement. Le lecteur ne perçoit que des fragments, des images qui surgissent et s'évanouissent au rythme auquel l'œil glisse sur la page, emporté par le flux. La découpe singulière des planches mime ces moments de navigation : les cases sont tronquées, superposées, comme aspirées par un mouvement continu. La lecture devient elle-même oppressée, à l’image d’Alexandre enfermé devant son téléphone. Internet semble avoir réponse à tout : chaque contenu apporte une explication aux questions qui le troublent. Son célibat devient la preuve d'une injustice ; ses difficultés relationnelles, le symptôme d'un système. Ce qui n'était qu'une frustration personnelle se transforme en grille de lecture du monde.

Si ce glissement progressif s'accentue face à l'écran, il trouve néanmoins son origine dans une série d'expériences bien réelles. Il s'enracine dans la solitude et l'impression de ne pas savoir comment se comporter avec les femmes. Puis vient Nour, qu'Alexandre aimerait séduire et dont le rejet ravive les frustrations. Ensuite, la rencontre avec un homme plus âgé lui fournit un cadre où les femmes sont responsables des échecs masculins, où la séduction obéit à des règles supposément immuables et où son propre malheur trouve sa cause chez les autres. Et enfin l'écran amplifie cette lecture, lui répond et la conforte. À force d'être répétées, ces idées se changent en vérités. Le basculement s'opère.

Dans sa BD, Laurie Agusti n'emploie jamais le terme « masculiniste », mais son récit n'en demeure pas moins celui d'une radicalisation. L'amertume d'un homme s'y trouve graduellement absorbée par une idéologie qui réduit les relations à des rapports de validation, de perte et de domination.

Face à cet univers sombre, l'autrice oppose un contraste saisissant : celui d'une onglerie où travaillent quatre femmes. Marley, Clara, Lulu et Evi sont nail artists dans le salon juste en face de chez Alexandre. À la solitude du jeune homme répond le collectif. L’appartement plongé dans le noir laisse place à un lieu chatoyant. Aux corps féminins qui défilent sur l'appareil succèdent des femmes au travail, le dos courbé, concentrées sur leurs gestes. Le choix du salon de manucure n’est pas anodin. Souvent relégué à l’univers de la coquetterie ou de la futilité, ce lieu devient ici le cœur battant du récit. L’autrice le fait exister par un entrelacement de couleurs intenses et un univers résolument pop. Sa technique de gouache lavée confère à chaque dessin, à chaque planche, une texture et un grain presque palpables, comme si les éléments visuels acquéraient une matérialité propre. Cette matérialité renforce l’aspect immersif du récit : on ne regarde pas seulement les planches, on y entre. L’onglerie est un espace à elles, un endroit où elles travaillent, discutent, plaisantent. Elles y parlent de relations, de séduction, de sexe ou de féminité sans avoir à se conformer aux attentes du voisin qui les observe.

Le salon est alors bien plus qu’un décor. Il incarne un espace de sociabilité et d'autonomie. Un lieu où les femmes existent hors du regard masculin. Pour Alexandre, ces femmes libres incarnent tout ce qui lui échappe. Leur légèreté semble lui renvoyer son propre sentiment d'impuissance. À mesure que le discours masculiniste lui fournit une explication, l’onglerie cesse d’être simplement un commerce de l’autre côté de la rue, mais devient le symbole d’un monde auquel il n'a pas accès et qu'il en vient à mépriser.

Plus Alexandre se persuade que les femmes sont responsables de ce qui lui manque, plus celles qu’il regarde derrière la vitre se transforment en cibles de son ressentiment. Ce qu’il ne parvient plus à penser autrement prend la forme d’une injustice. Et lorsque cette injustice paraît incontestable, la violence se fait réparation.

La réussite de Rouge Signal tient aussi à ce que l'autrice ne présente pas la violence comme un phénomène sans contexte. Elle en montre les mécanismes : la solitude, la frustration, le rejet, la rencontre avec un dogme. À chaque étape, Alexandre gagne une certitude et perd sa capacité à considérer les autres comme des individus. Cette adhésion progressive aux idéologies virilistes se lit jusque dans sa façon de s’adresser aux femmes : l’hésitation du début du récit laisse, au fil des pages, place à une parole plus libre, plus assurée et plus violente. À aucun moment, pourtant, comprendre cette trajectoire ne revient à excuser ses actes. Au contraire, l'œuvre dénonce l'omniprésence de certaines prises de parole qui, banalisées, peuvent avoir des conséquences bien réelles.

Laurie Agusti, notamment connue pour ses albums jeunesse, signe ici sa première bande dessinée destinée à un public adulte. Ses traits fins et ses contours délicats accompagnent un récit dont la construction graphique épouse progressivement la trajectoire d’Alexandre. La mise en page est particulièrement maîtrisée. L’alternance des pages denses, saturées de petites cases, et des planches plus épurées renforce l’immersion du lecteur. Rouge signal n'est pas un album confortable, et c'est précisément ce qui fait sa force. Il ne s'agit ni d'un manifeste ni d'un mode d'emploi sociologique du masculinisme. Laurie Agusti raconte une histoire, celle possible d'un voisin, d'un ami, d'un cousin. Elle montre la manière dont une blessure intime peut rencontrer un discours suffisamment puissant pour lui donner une direction.

Rouge Signal

de Laurie Agusti
Éditions 2042, 2025
199 pages

Voir aussi...