critique &
création culturelle

Mira de Caroline Lamarche

Deuil et sexualité

Dans Mira, Caroline Lamarche met en relation deux aspects de la vie, le deuil et la sexualité. Ce triptyque sombre et teinté de masochisme suit la trajectoire de Mira qui, dans la quête de son frère perdu, se laisse mener par les hommes qui l’entourent.

Caroline Lamarche est une créatrice belge polyvalente : elle est autrice de romans, de nouvelles, de littérature jeunesse, de poésie, de création radiophonique et de théâtre. Mira est la première création littéraire que je lis de Caroline Lamarche. Pour le dire sans passer par quatre chemins, cette lecture m’a déroutée. Les trois nouvelles suivent le périple d’une jeune femme, Mira, dont on ne sait presque rien, mis à part le fait qu’elle ait perdu son frère à la guerre et qu’elle accepte (ou désire ?) que son corps remplisse les fantasmes des hommes qui l’entourent. La première nouvelle, intitulée « La Barbière », nous plonge dans une atmosphère étrange et étouffante : Mira travaille pour une autre femme, une barbière, dont la mission est de récolter les yeux des hommes pour les offrir au gouvernement. Ces offrandes permettraient au pouvoir en place de maintenir la paix dans le pays, marqué par une guerre récente. Beaucoup d’hommes passent par le salon de la Barbière et tous profitent de la vue de Mira, qui les attire :

« - Venez vous faire raser par une femme.

Je ne mentionne pas le couteau.

- La Barbière est belle, elle vous aimera dociles.

Ils sourient, hésitent. J’ajoute :

- Je serai là, pour vous servir.

L’un après l’autre, ils me dévisagent, me jugent à leur goût.

- À demain. »

La deuxième nouvelle se concentre sur le départ de Mira pour un nouvel environnement, une île sur laquelle elle fait principalement la rencontre de deux hommes qui la désirent, la possèdent et qu’elle finit ensuite par quitter : un boulanger mélancolique et un réparateur de vélos, obsédé par sa soeur noyée dans la mer, qu’il reconnaît en Mira. Enfin, la troisième nouvelle raconte la dernière étape de Mira, dans les montagnes enneigées, au service d’une famille qui lui permettra de rencontrer Le Futur, un jeune garçon qui l’aide dans l’ultime quête de son frère.

Je disais plus haut que la lecture était déroutante, et ce notamment par l’univers qui y est dépeint. Dans Mira, la narratrice se déplace, « de place en place ». Ainsi, les environnements des trois nouvelles sont bien différents : un salon d’énucléation, une île au climat estival et un village dans les montagnes hivernales. On n’en sait pas beaucoup plus, mis à part le climat d’après-guerre. Ce contexte, volontairement brouillé, permet aux lecteur·rices de se focaliser sur la narratrice.

Le récit est ainsi calibré sur les pensées de la protagoniste. Nous ressentons et vivons, parfois dans les détails les plus sordides et insoutenables, ce que Mira accepte des hommes. Cette narratrice n’est pas un personnage facile à appréhender : on ne sait si elle se laisse dominer sans avoir le choix ou si ses actions sont l’ultime démonstration de son indépendance. Cela dit, les péripéties qu’elle raconte la placent dans une position passive. Ce sont les hommes qui deviennent acteurs principaux, avec Mira comme décor :

« Une nuit, le maître-nageur, las de nos élaborations culinaires, a l’idée de me placer dans une bassine de cuivre et de m’y bombarder de fruits trop mûrs tombés du figuier du cimetière. Les figues en s’écrasant laissent sur mon corps nu des traînées brunes. Le cuisinier, arrivant sur ces entrefaites, croit que j’ai accepté d’être souillée d’excréments. Il en est jaloux et, se penchant sur moi pour me gronder, se redresse, étonné : l’odeur est sucrée, d’une suavité à nulle autre pareille, légèrement écoeurante, il est vrai, mais si raffinée qu’il y voit une raison de plus de me préférer aux putes dont il obtient parfois, en les encourageant comme des petits enfants, qu’elles chient en sa présence. Il aime Mira salie et l’idée lui vient alors d’un spectacle pour tous. »

Après ses explications et descriptions choquantes, se plaçant comme un véritable objet de désir et d’expérimentation sexuel, la narratrice réaffirme son indépendance et la raison qui la pousse à accepter de tels traitements :

« Jouant ainsi, je me protège. Et je me sauve de la mélancolie. On me sauve, car je ne suis rien sans le cuisinier et le maître-nageur, sans le public, non plus [...].

Marie Feldheim, victime de violences à quinze ans. Je suis, comme elle, intouchable. Morte avec mon frère au loin. Mes deux amis me manipulent avec le respect dû aux cadavres. »

C’est donc le deuil qui la pousse à accepter cela. Ces pensées changent alors ma perspective : je commence à avoir de la compassion pour la narratrice, qui trouve dans l’état d’objet inerte, « mort », une voie pour rejoindre son frère disparu. Le récit est présenté comme une quête d'amour, mais j’y ai plutôt vu une quête d’identité. Et pour cause, Mira cherche à se retrouver, tout comme elle cherche à retrouver son frère.

Dans Mira, l’écriture est crue et transgressive. La littérature n’est pas toujours faite pour nous émerveiller, elle peut aussi nous choquer et nous heurter. C’est ce que j’ai ressenti dans les mots utilisés par l’autrice, qui plus est dans la manière dont elle parle de la sexualité. Caroline Lamarche aborde, comme on peut le lire dans les extraits précédents, la scatophilie. Mais elle parle également d’inceste, rendant le deuil de la protagoniste parfois écoeurant :

« J’aime la compagnie des morts. Quand j’imagine leur chair se défaire, cette douce lessive du corps par ses propres fluides, je me sens apaisée, rendue à mon enfance, lorsque mon frère et moi, blottis dans notre lit, nous nous léchions comme des chiots jusqu’à sentir pointer l’os sous la langue. »

Dans ce passage, on retrouve également les deux thématiques qui guident le récit : le deuil et la sexualité. En effet, le binôme Éros et Thanatos permet à l’autrice de produire une symbiose, rendant la sexualité mélancolique et le deuil lubrique. Voici comme Mira décrit la nuit passée avec le réparateur de vélo, dans la deuxième nouvelle :

« La nuit tombée, le faisceau du phare passait et repassait sur le lit où nos visages mouraient et se recomposaient, la peau de Marri était douce comme l’écume, son sperme comme la mer, c’était de l’ordre de la lumière et de l’ombre, de la marée et du souffle, un poème m’en est venu. »

Si les thématiques explorées sont parfois difficiles, il est indéniable que l’écriture de Lamarche ne laisse pas indifférent·e. Quoi qu’on puisse dire, ses mots et ses expressions transpercent, de par l’explicité des aventures de la narratrice, mais également de par sa passivité, presque paradoxale si l’on s’attache à ce qu’elle raconte.

Caroline Lamarche livre avec Mira un récit parfois sordide et parfois heureux dont les mots forts et tranchants provoquent sans nul doute des émotions intenses. C’était pour moi un premier plongeon dans l’imaginaire et le style de Caroline Lamarche qui, à défaut de m’avoir procuré une lecture paisible, m’a invitée à m’indigner, voire à me bousculer. Ceci attise néanmoins ma curiosité pour ses autres œuvres, que j’approcherai d’un œil averti.

Même rédacteur·ice :

Mira

de Caroline Lamarche
Eespace Nord, 2025
150 pages

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