critique &
création culturelle

Nocturnos de Laura Pérez

Habiter la nuit

Dès que le monde s'endort, l'imaginaire prend le relais. Avec Nocturnos, Laura Pérez compose une traversée nocturne où rêves, souvenirs et réalité se mêlent en une suite de tableaux silencieux. Une bande dessinée contemplative, éditée par la maison d’édition MORGEN qui invite à ralentir et à habiter les mystères de la nuit.

Qui ne connaît pas ces moments où nous sommes allongés dans notre lit et où l'on se retourne de droite à gauche, les yeux fixés sur l'obscurité en espérant que le sommeil nous attrape. « Quand le bruit cesse à l’extérieur, c’est le bruit à l’intérieur que l’on entend plus fort. » Et c’est ce bruit qui crée l’espace de l’imagination. Dans Nocturnos, la dessinatrice espagnole Laura Pérez nous entraîne dans ce monde onirique et mystérieux.

Une chouette nous guide dans sa traversée nocturne : le ciel plein d’étoiles, des cabanes dans les montagnes, un camping au milieu d'une forêt, une ville. Nous traversons avec elle des paysages multiples, nous explorons ensemble la pénombre.

Dans Nocturnos, la narration refuse toute linéarité. Il s’agit d’une succession de séquences. Une idée déclenche une autre, comme dans les rêves, des chaînes d’associations se succèdent. Parfois, un fil s’arrête abruptement et un nouveau commence. Parfois, une case nous amène dans un tout autre temps et espace : une petite fille déambule dans une forêt mystique et sombre peuplée de créatures étranges. Au milieu des arbres, elle retrouve son lit, se glisse sous sa couverture. Qui est-elle ? La planche suivante, cette même tête devient un nouveau personnage, un vieux monsieur en pyjama qui ne trouve pas son sommeil. « Toujours le même rêve ? », demande sa femme. Un personnage, une image devient ainsi l’imaginaire d’un autre. La notion du réel et de l’illusion se superposent et s’entremêlent.

Pourtant, pour la plupart, les personnages sont représentés dans des situations ordinaires : dormir, travailler dans un restaurant, boire quelque chose seul, être assis dans un intérieur, se reposer.

Doux et contemplatif, Nocturnos nous invite à la réflexion. « On dit [...] que la conscience est juste une illusion créée par notre cerveau. On est peut-être à plusieurs endroits en même temps. On ne sait toujours pas si c’est un rêve. On ne sait pas non plus ce que sont les rêves. On ne sait pas grande chose, hein ? » Ce sont les pensées d’une femme qui prend un bain nocturne dans un lac violacé, entourée de l’obscurité. Cette scène est suivie de quatre planches où nous observons encore des paysages, le lac, la chouette qui nous guide vers un tableau hivernal. Les paroles qui précèdent résonnent sur ces images. La temporalité nocturne imprime son rythme à la lecture. Tout semble au ralenti, le brin de mots vibre comme un écho.

Nocturnos ne se sert pas beaucoup de texte. Le silence devient un véritable langage, les dessins racontent la nuit. Chaque dialogue est suivi d'un moment de silence. Laura Pérez a choisi un langage poétique. L'absence du texte et les ellipses entre les cases laissent l’espace à nos méditations. Par moments, entre une case et une autre le dessin ne change que d’un petit détail ce qui donne une certaine lenteur à la lecture. Ainsi une planche entière montre sur plusieurs cases un seul regard dans un noir immobile. Cette épure se prolonge dans les couleurs : des bleus gris et vert d'eau très désaturés, des beiges et ocres doux, du noir profond, parfois un accent de couleur chaude. « La nuit est un lieu de contrastes. On trouve en elle de la magie. Mais aussi de la mélancolie. » La bicromie de couleur et les dessins figé reflètent le silence et l’immobilité de la nuit. Laura Perez témoigne d’un style 2D aux contours noirs marqués, légèrement texturé, avec des formes simplifiées ce qui contribue à une ambiance froide, presque inconfortable.

Nocturnos rappelle que la nuit n'est jamais un simple moment de repos. Lorsque le monde se tait, l'imagination prend le relais. Laura Pérez fait de cet espace suspendu un territoire commun, peuplé de rêves, d'angoisses et de possibles.

Nocturnos

de Laura Pérez
Traduit de l’espagnole par : Christilla Vasserot
MORGEN éditions, 2026

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