Passion 4 Fear de Maxime Arnould
« C’est comme ça que les histoires qu’on invente deviennent réalité »

À l’Atelier 210, Maxime Arnould transforme la scène en bureau connecté pour interroger notre rapport aux théories complotistes, à Internet et à la vérité. Entre chat Telegram, vidéos et performance live, Passion 4 Fear brouille les frontières entre réel et virtuel ‒ non sans créer quelques paradoxes.
Seul sur scène, Maxime Arnould, ou Max, nous accueille dans un décor qui ressemble à une chambre ou à un bureau. Trois bureaux sont alignés, il est assis devant celui du milieu, dos au public, entouré de plusieurs écrans. Certaines images de son ordinateur sont projetées sur un grand écran, nous permettant de suivre ce qu’il se passe sur son desktop. Quand on entre dans la salle, Max semble déjà nous attendre. La lumière, elle, restera allumée pendant toute la pièce. On comprend qu’on n’est pas dans une pièce ordinaire.
Avant même que le spectacle ne commence véritablement, nous sommes invités à rejoindre un chat Telegram grâce à un QR code affiché à l’écran. Max nous demande ensuite d’y envoyer un emoji pour signaler notre présence avant de dicter la première question qu’il vient d’écrire : « Quelle est votre théorie du complot préférée ? » Les réponses apparaissent progressivement. Différentes, parfois similaires, elles créent, malgré les téléphones interposés, un lien assez étonnant entre les membres du public et en relation avec l’artiste.
Le dispositif est au cœur de Passion 4 Fear, un « desktop-documentary grandeur nature » réalisé en direct sur ordinateur et activé par les actions de l’artiste au plateau. Max navigue entre les différents écrans, manipule des objets, rejoue certaines vidéos ou utilise une machine à fumée. La scène devient ainsi le prolongement physique de son ordinateur.
Mais derrière cette forme ludique et hybride se trouve une matière beaucoup plus intime. Max revient sur les attentats du World Trade Center en 2001 : où étions-nous ce jour-là ? Nous en souvenons-nous ? À travers des images des deux tours avant et après les attentats sur Google Earth, il évoque les théories du complot qui ont émergé autour de l’événement. Il raconte aussi le rapport qu’entretenait son père avec ces récits, et les vidéos qu’il lui montrait alors qu’il était encore enfant, notamment celle de l’assassinat de Ben Laden. On comprend combien ces images et cette relation ont marqué son rapport aux théories complotistes.
Les sujets sont amenés avec une certaine légèreté, et avec humour. Les questions adressées au public sont pertinentes et permettent de faire progressivement émerger les thèmes de la pièce : avons-nous déjà pris nos distances avec quelqu’un à cause de ses théories complotistes ou de ses idées politiques ? Vérifions-nous réellement ce que nous lisons et regardons ? Comment distinguer le vrai du faux à l’heure des fake news et d’une intelligence artificielle de plus en plus présente dans nos vies ? Il explique que pour qu’une théorie du complot fonctionne, il suffit que d’autres croient ce que vous dites, créant communauté autour de vous.
La pièce ne se contente donc pas de parler d’Internet : elle nous fait expérimenter certains de ses mécanismes. Le chat transforme le public en petite communauté d’internautes ; l’ordinateur devient décor, outil de narration et espace de jeu ; les images circulent entre l’écran et le plateau. La phrase « c’est comme ça que les histoires qu’on invente deviennent réalité » pourrait presque résumer cette réflexion sur le pouvoir des récits et de ceux qui les partagent.
Pour autant, Passion 4 Fear ne m’a pas réellement fait évoluer dans mon regard sur les théories conspirationnistes. C’est un univers qui m’est déjà très éloigné et dans lequel j’entre avec un esprit critique assez marqué, ayant plutôt tendance à fact-checker ce que je lis et ce que je vois. Ce qui m’a davantage intéressée, c’est la manière dont le spectacle tente de matérialiser cet univers numérique sur scène, qui est clairement original.
Je reste pourtant en dissonance face à ce dispositif. J’ai beaucoup aimé le mélange des techniques, des supports et des médias, cette manière de faire sortir Internet de l’écran pour l’amener physiquement sur scène. Mais mon expérience du théâtre est aussi celle d’un moment où l’on peut, justement, poser son téléphone. À une époque où nous sommes déjà largement régentés par nos écrans, devoir télécharger une app, scanner un QR code et interagir pendant le spectacle crée un paradoxe : pour questionner notre rapport au numérique, la pièce nous demande de nous y replonger.
Et même cette première étape n’est pas si évidente. Pour quelqu’un qui n’est pas particulièrement à l’aise avec les outils numériques, rejoindre le chat peut rapidement devenir un obstacle, rendant la pièce pas très senior/boomer friendly. Moi-même, pourtant millennial, j’ai eu du mal à y parvenir (après on peut aussi reprocher le manque de réseau dans la salle…). Le dispositif, pensé pour créer du lien, peut donc aussi créer une petite distance désagréable.
C’est peut-être finalement dans cette contradiction que Passion 4 Fear trouve sa matière la plus intéressante : nous faire réfléchir à notre dépendance aux écrans en nous plaçant, pendant 1h10, au cœur même de leur fonctionnement.
Très conceptuel, parfois presque hors-sol, Passion 4 Fear demande aussi de s’accrocher et de se laisser embarquer. Il semble s'adresser plus facilement à un public déjà familier de ces questions, ou du moins prêt à entrer dans une proposition très réflexive. Le projet parait encore neuf et gagnerait, à mon sens, à être davantage creusé et mûri. Car il y a dans cette hybridation entre théâtre, Internet et performance une vraie matière, ludique et intrigante, qui ne demande qu’à être poussée plus loin.