critique &
création culturelle

The Great He-Goat

Goya sort de ses toiles

© Mikha Wajnrych

Bienvenue dans un monde sans éclat, une procession d’ombres et de folie. Durant plus d’une heure, dix performeurs nous entrainent dans leur délire extatique. Marionnettes en main, ils donnent vie aux visions de Francisco de Goya. Le Théâtre 140 a joué, le temps d’une éclipse, ce spectacle hallucinant. The Great He-Goat nous arrache de la réalité pour mieux plonger dans les œuvres d’un peintre tourmenté.

Dix gardiens de musée, enfermés la nuit sur leur lieu de travail, nous font face. Sans un mot, ils basculent dans une transe, possédés par les tableaux qui les observent, contraints de les rejouer dans un spectacle aussi étrange qu’envoûtant. La compagnie Mossoux-Bonté, sous la direction chorégraphique de Nicole Mossoux, propose depuis 2019 cette création hybride, à la croisée de la danse, du théâtre et de la marionnette. Pas de narration classique, mais une traversée vivante de l’art. Ne pas avoir en tête l’œuvre de Goya ‒ ni l’histoire de l’Espagne qu’il nous a léguée ‒, serait faire de cette expérience un rendez-vous manqué. Car tout l’attrait du spectacle réside dans la reconnaissance, fragmentaire et troublée, des motifs d’une œuvre torturée à travers cette performance.

Ici, les ténèbres brillent et le malaise fascine. L’éclairage est réduit au strict minimum. C’est à travers cette pénombre qu’est esquissée l’Espagne du XIXe siècle, secouée de conflits internes et de superstitions. La Révolution française et l’ombre du bonapartisme frappent à la porte. On assiste aux exécutions stylisées des insurgés espagnols. Des danseurs s’effondrent sous des coups de feu invisibles mais sonores. Deux partisans endimanchés déboulent alors, l’écharpe républicaine au corps, beuglant un chant patriotique et brandissant, au bout d’une pique, une tête qu’on devine aristocratique. Mais les morts se relèvent et les dépouillent de leurs atours pour mieux les jeter à terre. Voilà le genre de scène loufoque que propose The Great He-Goat. Aucune explication, aucun dialogue. Le spectateur est son seul interprète, comme face à une toile.

© Mikha Wajnrych

À l’absurdité de la guerre se mêlent d’autres violences de l’Histoire : celles infligées aux femmes, celles aussi de la Sainte Inquisition. Le rigorisme de l’Espagne catholique se teinte ici d’un érotisme refoulé, illustré par des comédiennes aux gestes sensuels, aux gémissements suspendus entre extase mystique et plaisir charnel. Comme frappés par la foi, les gardiens du musée délaissent leur veston et se coiffent tour à tour de mitres, de capirotes de pénitents, parfois même de robes de saintes. À la faveur de l’obscurité, ils évoquent plus qu’ils ne montrent les peintures de Goya. Sans doute les séries des « Pinturas Negras » et des « Los Caprichos » sont les plus évidentes à identifier, tant on y décèle sorcelleries, difformités et ricanements sinistres.

Le spectacle nous fait perdre tout repère dans l’obscurité et la succession des saynètes du répertoire dantesque de Goya. Ces scènes de folie qui rivalisent avec les plus noirs cauchemars sont accompagnées de voix décérébrées et de râles d’agonie. Par moment, les gardiens victimes de ce sombre rituel s’agitent de façon saccadée et grotesque, comme entrainés par de vieux fandangos espagnols. Des sons gutturaux, des cris, des borborygmes, des paroles confuses écrasent le silence. Et parfois un chant éthéré et harmonieux vient trouer ce macabre registre sonore, une berceuse a capella qui s’insinue au plus profond de l’âme.

© Mikha Wajnrych

Le spectacle est un puzzle de références. On y devine, entre autres, « La Procession des pénitents » lorsqu’une Vierge est portée sur un palanquin ; « L’Enterrement de la sardine » à travers les masques grotesques des gardiens ; « Le Duel au gourdin » dans l’affrontement de deux hommes. Quelques accessoires suffisent à convoquer ces œuvres, comme des cornes d’aluminium pour incarner le bouc du « Sabbat des sorcières » ou une mantille noire pour travestir un homme en « Duchesse d’Alba ». Des prothèses prolongent les corps, les font léviter, démultiplient bras et jambes comme autant d’araignées humaines, et donnent naissance à une étrangeté surnaturelle.

On croit tantôt apercevoir « Judith et Holopherne » dans le geste d’une lame tirée de son fourreau par une jeune fille, tantôt « Le Vol des sorcières » dans l’envol suspendu des gardiens du musée. Tout est mouvement, tout se transforme constamment. Un homme en tenue de ville fait soudain place à une dame blanche en lévitation. Les voiles des prêcheurs se muent en capirotes, rappelant l’ombre persistante de l’Inquisition. Le rouge ‒ couleur de l’Espagne ‒ surgit parfois, sous forme d’un drapeau secoué au rythme d’une marche lente, ou en linceul enveloppant un Christ au pied de Marie. Cette farandole de déraison, cette folie collective se joue des interdits pour notre plus grand plaisir. « La Pietà » de Goya se teinte d’un grotesque troublant. Un homme travesti en Vierge mime l’allaitement d’un Messie renaissant dans un glouglou hilarant.

© Mikha Wajnrych

« L’Infante » de Velasquez s’invite aussi en poupée brisée. Elle repart démembrée, comme la plupart des personnages dont les prothèses et les visages de marionnettes finissent souvent détachés du reste de leurs corps. « Les cannibales contemplant les restes humains » n’est jamais très loin de cet étrange spectacle. Mais c’est peut-être la figure de la « Maja Vestida » qui hante le plus durablement la scène. Apparition spectrale, robe blanche flottante et chant ancien, elle est la source vive de ce songe invraisemblable. Autour d’elle, des corps s’entassent, se brisent, entrent en transe.

Et puis, brusquement, la cacophonie cesse. Comme au sortir d’un rêve trop dense, le calme retombe avec la mélodie d’une jeune fille qui s’avance entre des corps inanimés. La lumière aveugle et l’esprit quitte sa torpeur. Les créatures de Goya ont regagné leurs toiles. On réalise alors avoir été victime d’un ravissement, témoin d’un sabbat formidable. Aucun marchand de somnifère n’aurait pu nous mener avec autant de puissance aux frontières du rêve et du cauchemar que cette troublante procession l’a fait.

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The Great He-Goat

Conception et chorégraphie : Nicole Mossoux
Mise en scène : Nicole Mossoux, en collaboration avec Patrick Bonté

Avec Juan Benítez, Dounia Depoorter, Thomas Dupal, Yvain Juillard, Frauke Mariën, Fernando Martin, Isabelle Lamouline, Shantala Pèpe, Candy Saulnier, Fatou Traore

Scénographie, figures et costumes : Natacha Belova
Création vocale : Jean Fürst
Création sonore : Thomas Turine
Lumière : Patrick Bonté
Maquillages et perruques : Rebecca Flores-Martinez

Production : Compagnie Mossoux-Bonté

Vu le 18 mars 2026 au Théâtre 140

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