critique &
création culturelle

Widow’s Bay

Le hit de l’été à binger cet automne

Dans une petite ville au large de la Nouvelle Angleterre, une malédiction sévit : brouillard, tempêtes, morts inattendues et apparitions mystérieuses… Salem ? Non, c’est Widow’s Bay, série d’horreur cosy et comique tout autant référencée qu'originale.

Hanté par un passé tragique, Widow’s Bay tente de se démarquer comme destination de vacances. Littéralement à mi-chemin entre Salem et Martha’s Vineyard, le village peine à trouver son identité entre charme pittoresque et phénomènes mystérieux. Tout change lorsqu’un chroniqueur de voyage du New York Times (joué par Bashir Salahuddin) écrit un papier élogieux. Galvanisé par l’arrivée de touristes et l’espoir d’un futur prospère, le maire de la ville, Tom Loftis (Matthew Rhys), se donne alors corps et âme pour redorer l’image de l'île. Mais le retour de la brume et le tintouin autour des superstitions locales bousculent ses plans. Rattrapé par les fantômes du passé, l’avenir de Widow’s Bay et de ses habitants s’avère pour le moins incertain.

Légende de pêcheur ivre ou réelle menace, ce « brouillard » nous tient en haleine tout au long de la série mais, surtout, nous amène à explorer une multitude de sous-genres horrifiques de manière incroyablement ludique. Hommage assumé au genre, Widow’s Bay se réapproprie les mythes de l’étrange qui ont fait la culture anglo-saxonne : clown tueur, boogeyman, possession diabolique… Stephen King et John Carpenter, entre autres, sont ouvertement cités (il n’y a qu'à voir la typo du titre). Dans la longue tradition de drames historiques et de légendes populaires de la Nouvelle Angleterre ‒ chasses aux sorcières, superstitions puritaines et héritage lovecraftien ‒ la showrunneuse Katie Dippold jongle entre l’épouvante et une touche de comédie méta pour créer un véritable multivers de pop culture horrifique.

Jeune scénariste au cinéma (The Heat, Spy, Ghostbusters) et auteure récurrente sur Parks & Recreation, Dippold puise dans la tradition télévisuelle de la comédie cringe mais laisse de côté le format mockumentaire pour à la place plonger le spectateur dans une fiction immersive. Plus premier degré que What We Do in the Shadows, moins noir que Fargo, Widow’s Bay marie horreur et humour de manière unique et authentique. Loin d'être une comédie pure, la série fait honneur à ses inspirations vintage et n’hésite pas à pleinement rentrer dans l’épouvante avec des séquences de terreur mémorables et des moments humains touchants.

Le mélange des tons est finement exécuté et magnifié par le casting. Matthew Rhys, que l’on connaît surtout pour sa performance dans The Americans, est au top de sa forme. Face à lui, on découvre Kate O’Flynn, une révélation dans le rôle d’assistante à la mairie, Patricia. Leur dynamique prend par instants des airs de Twin Peaks ‒ comme un mystère lynchien dans la baie des Dents de la Mer, seulement plus divertissant que métaphysique. Le shérif interprété par Kevin Carroll (qu’on avait vu dans The Leftovers) et le fils de Loftis (Kingston Rumi Southwick) apportent retenue et ancrage sans enlever au comique naturel de la série, porté par l’ensemble des plus petits rôles. L’humour passe avant tout par la subtilité du jeu d’acteur, des réactions, de la corporalité, des détails en arrière plan… Des blagues constantes mais jamais lourdingues et un équilibre maîtrisé qui se retrouve aussi dans la mise en scène.

Gimmick simple mais indéniablement efficace : l’absence de réseau sur l'île. Pas de smartphones, mais des téléphones fixes reliant les lieux clés. La mairie, l’église, le diner, le phare, l’auberge… l’architecture rurale typique est sublimée par un excellent travail sur la lumière qui façonne l’ambiance thriller rétro de la série. Chemises à carreaux, météo capricieuse, beignets au crabe... On ressent la présence de l'île comme une réelle entité grâce aux nombreuses séquences tournées en décor naturel (dans le Massachusetts et sa petite ville de Rockport par exemple). Avec la même attention au détail dans les costumes et le maquillage, Widow’s Bay mêle les savoir-faire pour un ressenti old school réconfortant. À l’heure de la slopification1 et des fonds verts à gogo, on ne peut que se délecter de voir le genre si bien représenté à l’écran. Après l’immense déception de la dernière saison de Stranger Things, cette direction artistique comble parfaitement notre besoin de cocooning horrifique.

Pour guider le spectateur à travers cet univers, la réalisation est confiée à Hiro Murai, connu surtout pour ses collaborations avec Donald Glover (Atlanta) et sur plusieurs séries HBO (Barry, Station Eleven). D’autres cinéastes passent aussi derrière la caméra, notamment Ti West qui signe un épisode aux accents d’horreur folk à la patte distincte. La variété de points de vue se fait remarquer mais garde une cohérence dans le propos ‒ comme des mini-déroutes anthologiques dans les confins de l'île. Dans un environnement où tout le monde ou presque se connaît, la communauté est alors une thématique centrale. Les liens entre les personnages dessinent un arbre généalogique tortueux qui forge le suspens et creuse les drames humains au cœur de ces histoires sombres qu’on se raconte au coin du feu.

À l’image d’un bon slasher laissant planer le suspense d’une éventuelle suite, les mystères de Widow’s Bay ne sont que partiellement résolus. Une petite retombée narrative qui ne gâche en rien le plaisir d’un bon divertissement saisonnier façon maison hantée. L’univers pittoresque et les personnages forts donnent envie d’y replonger. Grâce à son succès aux Emmys ‒ 14 victoires, dont le meilleur premier rôle dans une comédie pour Matthew Rhys ‒ il est plus que probable que Widow’s Bay soit renouvelé pour une deuxième saison, et on s’en réjouit. Initialement diffusés en sorties hebdomadaires, les 10 épisodes sont désormais entièrement disponibles sur Apple TV. À défaut de pouvoir assembler les pièces du puzzle chaque semaine, c’est l’occasion de binger, frissonner, et se laisser envelopper dans le charme estival de cette île le temps d’un long weekend d’automne.

Même rédacteur·ice :

Widow’s Bay

Créatrice : Katie Dippold

Avec Matthew Rhys, Kate O’Flynn, Kevin Carroll, Stephen Root, Kingston Rumi Southwick

Apple TV, 2026

10 épisodes

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