Ce soir, à précisément 23 h 30, sera pensé, créé et diffusé le premier film entièrement né de la matrice numérique d’un superordinateur du MIT1. Y verrons-nous l’avenir du cinéma ou la naissance d’un nouvel art ? Serait-ce le jour où se redéfinit l’intelligence artificielle ?

Deep_Blue
Deep Blue

On se souvient à peine de la tentative orchestrée par Deep Blue en août 1997 : le superordinateur venait alors de battre le champion d’échecs de l’époque, Garry Kasparov2 et Steven Spielberg proposa au laboratoire de l'Université Carnegie-Mellon de lancer la machine sur l’écriture d’un scénario « parfait ». Le résultat fut si décevant que l’anecdote fit long feu. Lancé à partir d’algorithmes similaires à ceux utilisés pour une partie d’échecs, l’histoire contait l’improbable aventure d’un militaire anglais du XVIIIe siècle sauvant l’oiseau sacré (en fait, une femme-prêtresse) d’une tribu nomade indienne. C’étaient surtout les dialogues qui révélaient l’inanité du projet3. Bref, de A Bird’s Tale (Un conte d’oiseau), scénario mort-né, on ne parla bientôt plus que dans les revues scientifiques, tandis que les Cahiers, Studio ou Première n’en évoquèrent même jamais l’existence.

Le projet Anima 2015 du MIT se nourrit d’une ambition d’une autre mesure. Imaginé il y a deux ans par l’équipe du professeur Behm, il s’agit désormais d’obtenir de TX-GreenPioneer (le Deep Blue d'aujourd'hui) un produit entièrement fini, soit un film clé en main, de la première à la dernière seconde. Signe des temps, le gros bébé du Lincoln Laboratory n’est désormais plus que l’épicentre d’un cloud computing system, soit un lieu de centralisation du travail effectué par un ensemble d’ordinateurs plus ou moins équivalents tournant en réseau, créant une espèce de super cloud. Mais avec quelles attentes et pour quel résultat ?

2011-history-bookcoverDe fait, la question des attentes se pose d’abord à la source du projet. Le Lincoln Laboratory n’est pas sous-intitulé « Technology in Support of National Security »4 par hasard. Si la communication, les loisirs et le divertissement cinématographique ont depuis longtemps été utilisés à des fins politiques, économiques ou simplement de propagande, la mise en œuvre d’un tel projet à cet endroit précis du monde ne laisse pas de surprendre… et d’inquiéter ?

À la base d’Anima 2015, l’implémentation de la plus importante somme de métadonnées réalisée à ce jour. Histoire d’assurer, après méta-digestion, un scénario et une charte esthétique qui puisse répondre au plus près aux aspirations des futurs spectateurs. Un film en forme de plus petit commun dénominateur ? Il n’en sera bien entendu pas question, TX-GreenPioneer étant prétendument en mesure de tracer plutôt une sorte de voie médiane que chacun empruntera donc avec les pieds légers.

TX-GreenPioneer
TX-GreenPioneer

Si l’on ne doute pas aujourd’hui de la possibilité qu’un film d’animation puisse en effet émaner d’un cœur de silicium, on s’interroge tout de même sur la teneur du discours qui sera tenu là-dedans. Et surtout, en fin de compte, de quelle morale se nourrira cette fiction ? Car il échappe sans doute aux apprentis-sorciers du MIT que, si puissante qu'elle soit et si large que soit sa base de données, cette machine restera encore bel et bien manipulée par leurs mains expertes, ces extensions à pouce opposable de cerveaux parfaitement localisables, quant à eux, sur la carte géo-temporelle de la pourtant si vaste culture humaine. Autrement dit, qui tient le pinceau ?

Quand bien même l’illusion serait de n’appuyer que sur un bouton rouge, c’est la construction de la machine, ce cher TX-GreenPioneer, qui suppose toute créativité artificielle (forcément, toujours artificielle). Et on entend par là l’entière fabrication des idées, et pas uniquement l’agencement de main de maître de quelques objets de précision. Que cette machine soit originellement issue d’une fabrique d’armes, certes diablement bien camouflée, devrait nous effrayer grandement si l’on échappe à la fascination. Car ce qui se dévoilera ce soir, à 23h30, c’est un pistolet qui pourrait bien proposer à nos contemporains de jouer chaque jour, devant leur écran, à un nouveau genre de roulette russe…


Pour suivre le déroulement du projet Anima 2015, rendez-vous à précisément 23 h 30. Le résultat devrait pouvoir être visionné dès 23 h 32 via ce lien.


  1. Massachusetts Institute of Technology. 

  2. Mais hors des conditions exigées lors des championnats du monde. 

  3. Il se murmura longtemps, toutefois, que Luc Besson avait racheté les droits à vil prix, inévitable terminus d’une telle odyssée. 

  4. La technologie en soutien de la sécurité nationale.