En salle depuis le 9 octobre, l'adaptation de Joker sur les origines du légendaire antagoniste de Batman défraye la chronique. Si Todd Phillips a la volonté de présenter un film politique, il se fait pourtant le relais d'injustes clichés sociaux. Analyse et spoiler.

Joker, le dernier film de Todd Phillips (réalisateur, entre autres, de Very Bad Trip), semble être acclamé par la critique belge francophone1. Le moustique déclare même qu’il s’agit là d’un grand film politique ! J’ai voulu écrire ici un contrepoint belge, car je trouve que Joker est loin, très loin d’être un film politique, malgré le fait qu’il surfe sur des thématiques sociales. Attention, l’article est plein de spoilers et de mauvaise foi énervée plus ou moins contrôlée !

Normalement, je ne vais pas voir les films de super-héros (ou de super-méchant) : j’avoue que ce n’est pas un univers que j’affectionne. Mais dans le cas de Joker, j’ai été attiré par la bande-annonce qui promettait un Joaquin Phoenix éclatant, une réalisation efficace, un scénario intéressant et un contenu qui allait au-delà de ce qu’on attend de ce genre de film. Pour les deux premiers points, je n’ai pas été déçue : l’acteur principal est très impressionnant, la réalisation prenante, on ne s’ennuie pas en allant voir Joker. Pour les deux derniers, en revanche, je suis ressortie de la salle de cinéma frustrée et avec la désagréable impression d’avoir été prise pour une conne.

Représentation caricaturale de la « violence » militante

Le pitch du film, si vous y avez échappé : Joker raconte l’origine de l’ennemi juré  de Batman.

Arthur est un garçon très malheureux. Il vit avec sa mère dans un appartement minable et travaille en tant que clown pour une entreprise qui « loue » des artistes à la journée. Il a des troubles mentaux pour lesquels il est suivi par une travailleuse sociale débordée (quels troubles, on ne saura pas, la maladie mentale est là pour le décor mais le sujet n’est pas vraiment traité). Il est pauvre, bizarre, maigre : une victime facile.  On comprend petit à petit que les troubles d’Arthur, dont un rire incontrôlable quand il est en situation de gêne, viennent probablement de mauvais traitements qu’il a reçu enfant, et qu’ils sont accentués par la manière dont les gens le traitent quotidiennement. Tout le début du film est construit de manière à ce qu’on ressente beaucoup d’empathie pour Arthur, laissé-pour-compte dans une société inhumaine qui veut se débarrasser des pauvres et des malades, et dans laquelle l’écart entre riches et pauvres se creuse chaque jour un peu plus.

Le film met en lumière l’abandon des personnes les plus vulnérables par la société, et les conséquences terribles que cela peut avoir. On se réjouit à l’avance du moment où Arthur va devenir Joker et envoyer péter tout ça ; du moment où il passera du statut de victime à celui d’agent politique, sujet actif de sa propre vie ! Et puis surtout, j’attendais avec impatience le moment où sa rivalité avec Batman serait montrée sous un nouvel éclairage :  un gosse de bourges au service de l’État et des flics versus un gang de marginaux et d’opprimés anarchistes. Pourquoi pas, après tout ?

Sauf que non, le film ne nous montrera absolument pas les causes systémiques de ce que vit Arthur. D’ailleurs, Arthur ne deviendra pas un sujet politique, mais bien un type qui déraille et s’enfonce profondément dans la folie. 

Après une très mauvaise journée dans laquelle il a vécu une énième injustice, Arthur assassine trois types dans le métro parce qu’ils se moquent de lui puis le tabassent – ça paraît abrupt écrit comme ça mais dans le film c’est relativement bien amené. Les types en question ont l’air riches et bien nourris. On apprend ensuite qu’ils travaillent pour l’entreprise de Thomas Wayne, qui se présente comme maire. Après ce « fait divers », Arthur devient involontairement la figure de proue d’un mouvement social qui voit en lui un justicier tueur de riches. Mais Arthur n’a fait que répondre à la violence par la violence. La récupération politique simpliste de ce fait divers par une foule en colère est un ressort scénaristique paresseux et pas du tout crédible. Les violences sociales sont ici juste un prétexte pour tourner des scènes d’action sanglantes, et ne sont jamais traitées en soi.

Les scènes d’émeutes et de manifestations illustrent parfaitement ce que je veux dire : il y a seulement un court plan de manifestation, où on voit des manifestant.e.s très en colère contre Thomas Wayne. Illes font face à des policiers débordés, sans boucliers ni matraques et en sévère infériorité numérique. Quand on pense aux récentes manifestations des gilets jaunes, par exemple, on sait que les arguments vont au-delà de « il est riche = il est méchant », et que la police n’est pas débordée, elle est agressive. Pareillement, les émeutes qui ont lieu plus tard dans le film sont certes jouissives à l’image – c’est joli, toutes ces flammes – mais absolument pas justifiées politiquement. Concrètement, on voit une foule en colère qui met la ville à feu et à sang et se met à assassiner des riches (dont les parents du pauvre petit Bruce Wayne alias futur Batman). Pourtant, la violence sociale, présente depuis le début du film, reste à l’état de fait établi, sans réelle analyse. La violence militante, par contre, est complètement caricaturale et semble tout de suite hors de contrôle. La seule réponse à la violence sociale serait la violence brutale et bête, sans analyse politique, sans revendications, sans autre but apparent que la destruction ? Bref, dans le monde de Joker il n’y a que deux possibilités  : une société qui abandonne les pauvres, ou le chaos total.

La place des femmes

À la façon dont Todd Philipps utilise des thèmes sociaux comme ressorts scénaristiques sans les analyser plus profondément, il utilise les personnages féminins pour faire avancer son héros masculin sans s’interroger sur les archétypes qu’ils représentent. 

Joker met en scène quatre femmes, dont deux tout petits rôles : la mère d’Arthur, sa voisine sur laquelle il fait une fixation très malsaine, qu’il suit, harcèle, effraie, (tue ?), la première psychologue ou assistante sociale d’Arthur et une autre psychologue qui travaille dans un hôpital psychiatrique dans lequel il finit interné. Les deux « vrais » rôles, avec un prénom, sont ceux de la mère d’Arthur Penny et de sa voisine Sophie. Seule la mère d’Arthur a droit a une histoire personnelle.

Arthur assassine au moins deux de ces femmes : sa mère, la dernière psychologue et peut-être même sa voisine.

Les deux psychologues et la femme harcelée sont des femmes racisées : c’est super d’avoir une représentation diversifiée, mais c’est dommage qu’elles aient des rôles stéréotypés. Deux personne qui sont « au service de », puisqu’elles travaillent dans les secteurs sociaux et hospitaliers, et une autre qui n’est que le fantasme de douceur et de compassion d’Arthur Fleck – je développerai plus bas ce que j’entends par là.

On pourrait arguer que les personnages masculins du film, en dehors du Joker, n’ont pas non plus grand chose à défendre : mais ils ont au moins des personnalités un peu diversifiées. On les voit se faire assassiner, ce qui  a de l’importance émotionnelle – que ce soit Thomas Wayne, duquel on parle pendant tout le film, le présentateur de télévision, Murphy, les collègues de Joker qui ont droit à une belle scène de terreur. Au contraire, la première psy/assistante sociale d’Arthur est juste épuisée, la deuxième psychologue dit deux mots puis se fait tuer, et la seule information qu’on a sur la voisine est qu’elle a un enfant. Penny Fleck, la mère d’Arthur, est le seul personnage féminin un peu développé, même si la folie est sa principale caractéristique – n’en demandez pas plus, comme pour Arthur, on ne va pas entrer dans les détails techniques de sa maladie mentale : ce n’est pas sexy. 

Les femmes du film, peu nombreuses et n’existant pas pour elles-même, sont cantonnées à des rôles stéréotypés, qui correspondent à des tropes scénaristiques.

Tout d’abord, voyons le cas de la voisine de Arthur. Après avoir discuté deux minutes dans l’ascenseur avec elle, Arthur la suit dès le lendemain, et développe vite des hallucinations dans lesquelles celle-ci devient sa petite amie. Ces scènes sont montrées aux spectateurices sans traitement particulier, ce qui pourrait pousser à croire qu’il s’agit de la réalité. Finalement, un jour, il vient chez elle. Elle est évidemment terrifiée et lui demande de partir. Et là, le film repasse toutes les scènes dans lesquelles Arthur était avec cette femme, sauf que cette fois-ci Arthur est seul… Ça marche dans Fight Club parce que tout le film est construit de manière à rendre les hallucinations crédibles et surtout qu’elles sont présentes pendant tout le film : ici, c’est inutile. Il y a eu peu de moments entre Sophie et Arthur, ceux-ci n’étaient pas très crédibles – tout le monde rejette Arthur parce qu’il est très étrange, ça a peu de sens que sa voisine très sympa et mignonne sorte avec lui alors qu’il l’a suivie dans la rue. De plus, Sophie est clairement très effrayée de le voir, ce qui me semble suffisant pour comprendre que les scènes précédentes étaient issues de son imagination.

Scénaristiquement, on a de nouveau une approche paresseuse : nous sommes au milieu du film à peu près et plutôt que d’étirer le suspens, distiller le doute, le réalisateur résout toutes nos question en trente secondes, de manière extrêmement lourdingue. 

Ensuite, courte ellipse : on retrouve Arthur dans son appartement dans un état émotionnel lamentable. On peut interpréter qu’il a tué sa voisine, on peut aussi penser que non. C’est étonnant que Todd Philipps veuille absolument nous expliquer les hallucinations d’Arthur, mais qu’il laisse la porte ouverte à l’interprétation concernant un meurtre de femme. Ça donne plutôt l’impression qu’il s’en fiche – voire qu’il n’a pas pensé qu’on pourrait l’interpréter comme ça. 

Donc cette femme est un des facteurs aggravants de la folie d’Arthur. Pire, comme tout le film nous pousse à ressentir de l’empathie pour lui, le fait qu’il effraie et suive une femme en développant une obsession malsaine pour elle nous fait ressentir de la peine pour lui, pas pour elle. Pour finir, cette représentation nourrit le trope suivant : ce sont les malades mentaux qui agressent et font peur aux femmes, et ce n’est pas vraiment de leur faute, puisqu’ils sont malades2. Je vous laisse méditer là-dessus.

Ensuite, voyons le cas de la mère d’Arthur. Penny Fleck nourrit une obsession pour Thomas Wayne, à qui elle écrit régulièrement en lui demandant de l’aide financière en souvenir du temps où elle travaillait pour lui. Nous apprenons au cours du film qu’elle pense en fait que Thomas Wayne est le père de Arthur… Joker deviendrait ainsi le demi-frère de Batman ! À ce moment là, j’étais tout à fait intéressée. 

Mais nous apprenons ensuite que Penny Fleck a adopté Arthur et qu’elle l’a laissé dans les mains d’un compagnon violent, qui la frappait et frappait son fils, le laissant pendant des heures attaché à un radiateur sans nourriture. 

La version de Penny est alors rendue impossible : elle est présentée comme folle. Cette option est doublement problématique. Tout d’abord, au niveau scénaristique, nous avons de nouveau une simplification outrancière. Au lieu de laisser les spectateurices interpréter les informations qu’illes reçoivent, on leur donne la becquée, affirmant que la piste suivie depuis quelques temps est complètement fausse. Or, comme avec la voisine, nous ne sommes pas encore à la fin du film… Pourquoi tout résoudre de manière si manichéenne, si rapide ? 

Ensuite, au niveau du contenu : Penny Fleck, pauvre folle, est coupable de ce qui est arrivé à son fils. C’est elle qui l’a laissé se faire maltraiter, qui ne l’a pas protégé, son compagnon de l’époque n’est pas présenté comme le vrai coupable. Lecture politique au niveau de la problématique des femmes battues ? Nulle. Zéro. Pas intéressant. Todd Philipps rejoint ainsi un autre trope commun : la mauvaise mère incapable de protéger son enfant.

Je pourrais encore parler du traitement lamentable de la maladie mentale ou de la fin artificielle, mais je pense qu’on a compris… J’ai détesté ce film, d’autant plus qu’il m’a promis beaucoup et qu’il soulève un enthousiasme que je ne comprends pas. Todd Philipps surfe sur des thèmes politiques sans aucune analyse politique, reproduit des schémas très problématiques, mais surtout, et c’est ce que je trouve impardonnable, le fait sans pour autant faire du bon cinéma… Quand je regarde un film de Godard ou de Tarantino, je vois bien que c’est misogyne, mais je peux faire abstraction parce que le film me bouscule, me questionne, me fait vivre une expérience esthétique intéressante, me pousse parfois en dehors de ma zone de confort, me procure des émotions très fortes. Ici, pas d’émotions, juste un immense soupir. 

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Joker

Réalisé par Todd Phillips 
Avec Joaquin Phoenix, Zazie Beetz, Robert de Niro
USA, Canada, 2019
122 minutes


  1. Alors que les critiques françaises sont moins unanimes, France Inter et NoCiné en tête enterrent le film, et je ne suis pas non plus d’accord avec eux. 

  2. On me fait remarquer que les agresseurs du métro sont une représentation de la violence masculine qui n’est pas pathologisée comme relevant de la maladie mentale. C’est vrai. La scène a un autre problème : on instrumentalise des violences faites aux femmes pour expliquer que des hommes sont « de mauvaises personnes », justifier leur meurtre en quelque sorte. Cette scène dénonce moins le harcèlement de rue qu’elle ne met à distance ceux qui la commettent ; il n’y a pas de réflexion de fond sur la place des femmes dans la société – ou dans le film.