Nous vous présentions la semaine dernière Rich Man, Poor Man, une télésuite magistrale qui avait instillé de nouveaux codes et ouvert le sillon des grandes mini-séries US. Interrogeons-nous à présent sur sa disparition. Et sa réapparition ? Qui s’inscrivent dans l’évolution du phénomène des séries.

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Rich Man, Poor Man ?

Pendant près de quarante ans, aucune rediffusion sur les chaînes francophones. Aucun coffret.

Un mystère.

Trop en avance ? Non, cette création était en phase totale avec son ère, ce que prouvent le devenir des comédiens, propulsés au sommet pour longtemps, mais aussi les innombrables récompenses qui ont accueilli sa première diffusion. Dont les plus fameuses (pour la télé) : les Emmy Awards et les Golden Globes. Pour la musique, la réalisation, plusieurs acteurs (dont Ed Asner, Susan Blakely, d’autres encore, mais pas les deux prodiges Strauss et Nolte, tout de même nominés). D’ailleurs, moins d’un an plus tard était diffusée une suite, les Héritiers. Une salve (de vingt-deux épisodes) des plus réjouissantes, émouvante et passionnante. Mais au ton différent, on bifurquait vers le thriller sur fond de magouilles politiques. Avec un épilogue palpitant et bouleversant, dans la droite ligne du final de la saison 11.

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Oubliée ? Je l’ai cru en relisant Séries télé, de Martin Winkler (Librio, 2005). Aucune mention dans un récapitulatif couvrant soixante ans de téléfictions américaines ! Or, Winkler, en plus d’être un romancier réputé, est, au côté d’Alain Carrazé et de quelques autres, un pionnier de la reconnaissance et de l’approfondissement du genre. Curieux.

Oubliée ? Non. Sur le Net, plusieurs forums se font l’écho d’un éblouissement qui a perduré à travers les décennies.

Une question de droits d’auteur ? Un problème contractuel ?
Ou tout simplement…

A-t-on tant rediffusé les Holocauste, Shogun, Racines ? Peut-être une fois sur Arte. Sinon ?

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Mon esprit élargit la perspective et songe à la bande dessinée, à toutes ces aventures parues dans les revues puis les recueils Tintin et Spirou des années 1940 ou 1950, dont j’ai lu des bribes dans des reliquats de collections mais jamais pu trouver la suite. Pourquoi ? Parce que le neuvième art a d’abord été envisagé comme une distraction sans envergure, un alignement d’historiettes qui ne valaient pas une véritable édition, une relecture. Les albums mirent du temps à s’imposer, d’abord quelques récits privilégiés, puis davantage, puis tous, puis trop, mais c’est une autre histoire. Il en a été de même avec les fictions télévisuelles, considérées durant des décennies comme quantité négligeable, périssables, consommables et jetables. Oui, dans les deux cas, un long purgatoire avant le paradis. Et comme les albums ont fini par échapper aux supports revues, les menant au tombeau, les séries ont entamé la mise en bière de l’ancienne matrice, la télé, via les téléchargements, les coffrets. Et c’est le cordon ombilical que l’on coupe, le crime œdipien, le péché originel, Perceval abandonnant sans un regard le château maternel.

Mais. Les temps… They are changing. Nous vivons l’âge d’or des séries télé. Et on se penche sur les prémices de leur histoire, des coffrets ressuscitent signes avant-coureurs ou météorites.

L’âge d’or ? On a toujours eu besoin de belles histoire ou de belles images, mais les supports changent, en fonction des contextes. Un grand récit s’est d’abord conté oralement, durant des millénaires, puis on est passé à l’écrit, la geste poétique s’est imposée durant des siècles, le théâtre a dominé le XVIIe, le roman s’est emparé du XIXe, le cinéma et la BD du XXe… et la série télé semble dominer ce début de XXIe.

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L’engouement est universel. La création tout autant. La série télé se mondialise. Et le monopole US vole en éclats.

L’Angleterre charme toujours, mais jusqu’aux Martiens à présent, avec Downton Abbey, qui ressuscite la quintessence british, à côté d’une manne de produits haut de gamme, Criminal Justice, Line of Duty, The Hour, etc. Sans oublier la perle absolue, The Promise, qui recrée la genèse du conflit israélo-palestinien. La France, toujours en retard d’une guerre, a d’un coup sauté plusieurs paliers (merci, Canal !) et diffusé des Reporters, Engrenages, Braquo, Mafiosa, Pigalle, les Revenants

La Scandinavie a émergé, offrant à la planète des séries comme Borgen ou The Killing (top absolu), Real Humans, sans compter les Wallander et autres Winter

Le Brésil est célèbre depuis longtemps pour ses telenovelas (séries populaires qui, à la différence des soaps américains, ont une fin dûment actée), mais celles-ci s’exportent désormais partout, les audiences sont énormes au Mexique, en Colombie, etc.

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La Tchéquie (HBO/Europe aux commandes) a offert un remarquable Sacrifice, qui décrit la société locale après l’immolation de Palach et sa gestion du printemps de Prague.

L’Allemagne a osé un merveilleux Generation War, qui interroge sur notre comportement face à la violence, l’autorité, l’absurde2.

Et la Turquie ? Qui parmi nous se douterait qu’il s’agit là du deuxième exportateur mondial de séries télé ? Oui, elle inonde le monde musulman, comme les States l’Occident. Or, parmi ses productions, Noor, tout en restant relativement sage, narre les aventures d’une femme respectée et menant carrière.

Et Israël ? Si créative qu’elle en exporte ses concepts, ses séries étant adaptées en Amérique (le subtil In Treatment ou le best-seller Homeland).

Alors que le cinéma délaisse généralement l’engagement, le réalisme, bref, alors qu’il nous divertit en nous étourdissant (films à grand spectacle, effets spéciaux), les séries télé (haut de gamme) ont pris le relais pour dévoiler le monde, ses diverses communautés, ses questionnements. Avec une expansion temporelle qui permet l’approfondissement. D’un caractère, d’une atmosphère, d’une problématique. Elles participent d’une mondialisation culturelle pour le meilleur. Et on songera avec émotion à tous ces jeunes qui, en Iran, à Cuba, bravent tous les interdits pour télécharger, appréhender enfin cet Ailleurs qu’on leur refuse.

La série est donc aux années 2000 ce que le rock a été durant les années 1960-1970, un espace privilégié de rébellion et d’ouverture, d’émancipation.

Dans ce contexte d’adulation, les plongées nostalgiques ou doctorantes se multiplient. Vers les trésors du passé. Et, parmi ceux-ci, il y avait eu, en 1976-77, Rich Man, Poor Man. Un jalon, un palier, un pivot. Qu’il faut redécouvrir. D’urgence. Et puis offrir à ceux qu’on aime.


  1. Et pour cause. Quand on bénéficie du plus affreux méchant de l’histoire de la télé, l’inoubliable Falconetti… 

  2. De jeunes amis projetés sur le font de l’Est en 1939-1945.