Quelqu’un comme Robert Pinget survient sans doute dans l’histoire de la chose littéraire pour démontrer la fécondité d’un pareil paradoxe : quand rien devient tout ; moins plus, etc.

Attention de ne pas donner dans le genre précieux qui est le plus facile.
Et si la facilité l’amuse ? Qu’il se remette plutôt au jeu de l’oie.

Ou bien.

À force de rechercher l’exercice offrant le plus de difficulté
il perdrait le goût de noter quoi que ce soit. Ce ne serait préjudiciable à personne
sauf au chat vaniteux qui dort dans sa cervelle.

O

Et si le rêve secret de tout commentateur était de n’avoir plus rien à commenter, enfin. Ou bien, ce qui revient au même : le devoir de commenter uniquement des auteurs qui revendiqueraient la fin du règne de l’écriture. De l’inspiration, du texte, du livre, jusqu’au papier. (Peut-être pas les forêts, mais c’est l’idée.) Ce serait le silence, bien sûr. Mais d’un genre très particulier. Ce serait ce silence actif, vous savez, méditatif, propulsif, incisif, vigoureux et tendre, comme à la pêche, paraît-il, avant de ferrer le poisson coloré dans les anomalies de courant. C’est un genre de peinture abstraite, et figurative, violente, ambiguë, perverse, et innocente à la fois. (Oui, d’accord, un Balthus puisque vous y tenez : pureté des lignes implique complexité des rapports.) Un silence, donc, rayonnant, chargé à bloc, d’une élégance telle, d’une précision à ce point monstrueuse, avec la candeur en sus, qu’il est en fait incomparable. Il tient sa logique : rouge, verte, noire. Une science redoutable, imparable. Démoniaque jeu maniaque. Le problème, et c’est le seul, revient au fait qu’on ne comprend rien, ou on n’entend mal... ou pas encore. Attendez, patience. Peur de ne pas suivre, et surtout de ce qui va suivre après ! En gros, on est largué : alors, comme de juste, on flippe. De quoi l’on parle ? Pardon ? Où est-ce qu’il veut en venir, etc. Alors il faut changer tout de suite d’interprète. Ouvrir la porte, laisser quelqu’un d’autre entrer, demander au premier de sortir, et puis fermer délicatement la porte sur lui ‒ et vite avant qu’il ne fasse des histoires.  C’est à quelqu’un d’autre à présent de témoigner pour l’auteur en déclin avec la même ardeur désespérée, le même acharnement sublime, de témoigner de cette impuissance mais, attention, dans un état d’esprit différent, tout est là : mode d’emploi, partition, on reprend depuis le début !

Quelqu’un comme Robert Pinget survient sans doute dans l’histoire de la chose littéraire pour démontrer la fécondité d’un pareil paradoxe : quand rien devient tout ; moins plus, etc. À creuser. Est-ce de la radicalité, un mal incurable, une ruse géniale, un leurre, qui sait. Prenez Charrue, il n’est pas épais (79 pages, à tout casser). Quelques mots suffisent, quelques lignes – j’allais écrire quelques notes – pour prouver qu’il n’est pas nécessaire d’en dire davantage... On a compris où pareille entreprise mène dès l’épigramme signée Monsieur Songe :

L’art de dire.

Beau casse-tête.

Monsieur Songe ! Voilà notre homme. Cependant, difficile de lui mettre le grappin dessus… un héros de cet acabit ne peut que nous échapper. Il fuit et fuira toujours, aussi longtemps qu’il y aura des gens pour tenter de percer son énigme : d’ouvrir un livre où il passe – et y a-t-il un seul ouvrage digne d’être lu dans lequel il n’est pas ? Si vous n’êtes pas d’accord tournez la page, c’est au numéro 9 chez Minuit :

Il dit à son ami je remets ça, toute honte bue.
C’est la suite de mes petites notes. Pas fini, encore un chantier.

Veux-tu lire le début ?

Mortin répond je lirai le tout une fois terminé.
Nous ferons ensemble le tri. Mais tu peux m’en parler à l’occasion.

C’est ainsi que monsieur Songe continue à noircir son carnet.

O

Ce qu’il y a de rigoureusement splendide dans ce carnet à ciel ouvert : ce sont les lunes qui séparent les fragments. Comme des zéros, mais volant : 0. La nullité si pleine d’elle-même qu’elle devient satellite, avec des cratères, et des aigles, des lapins, peut-être des licornes, je n’y suis jamais allé, c’est, dit-on, fort intéressant : on y plante des drapeaux dans des déguisements kitsch à l’inconfort certain, avec des étoiles en tous genres.

Robert Pinget est un cosmonaute, il se balade en apesanteur sur son vaste promontoire, c’est mordant et subtil. (Est-il nécessaire de signaler que ce monsieur nous vient de Suisse ? Voilà qui est fait.) Évidemment Pinget – ou Monsieur Songe, son double – ne va nulle part, et que pareil mouvement termine toujours par redescendre sur terre, la belle affaire ! C’est précisément cette sensation d’évidence fatale qui le rend invulnérable, et vous donne envie de suivre des yeux sa course gracieuse, dans la nuit. (Vous avez, j’en suis sûr, reconnu le début du prélude que je vous ai joué, ça sonne comme une cathédrale engloutie, et il n’y a pas le moindre espoir de refaire la façade : il se pourrait que la position médiane du deuxième étage compense son caractère déjà relativement hors-d’accès, certes, mais la question n’est pas de mon niveau.) Et pourtant, il continue à tourner… Pourquoi ? Par quelle magie ? Robert est possédé, délivré, en orbite. C’est le coup classique : un Robert renaît toujours de ses cendres, tel le phénix. De note en note nous assistons à sa résurrection : preuve que le désir est indestructible. Il ne s’agit pas sur ce point d’avoir raison, mais d’admirer le miracle.

Prendre la plume c’est déjà se guinder dans une attitude. Remède, le crayon.
Ensuite la craie sur l’ardoise. Et finalement l’index dans la poussière.
Un grand exemple de ce geste-là. Bien difficile à suivre.

0

Il y a là pour l’esprit tortueux comme un os à ronger, une noix de coco. Ça vous fait une vie, c’est mieux qu’une patience, en tout cas ça ne peut en aucun cas être pire. On est heureux comme ça, avec notre caillou à porter en équilibre sur le bout nez, jusqu’à ce que mort s’ensuive, c’est merveilleux comme la pluie ! On sait au moins dans quelle zone on met les pieds, et c’est en bonne compagnie, même sans parapluie : on chante à tue-tête, avec personne pour nous les briser !

L’art de dire. Beau casse-tête. Il y en a autant que de bons auteurs.

Qu’est-ce qu’un bon auteur ? Pas de recette pour le devenir.
Ça doit réconforter pas mal de médiocres prétentieux.

Ou bien.

Tous ces pauvres gens de nos jours qui se mettent à écrire,
que de désillusions les attendent.

Ou bien.

Untel fut un grand écrivain paraît-il.

Comme le temps passe.

O