Quant à moi j’écoute la rue, mon poste de réceptionniste consistant à accueillir.

Il se pourrait que certains arrivent à écrire sur commande. Pourquoi pas ? En concentrant sa volonté très fort, tout peut se produire, croyez moi. Certains l’affirment sans ambages. D’autres déclarent, péremptoirement, que le silence leur est indispensable pour coucher des mots sur le papier… Est-il possible d’écrire avec quelqu’un dans votre dos, derrière votre épaule ? Quelqu’un qui serait, par exemple, en train de lire le dos de la couverture du livre sur lequel vous prétendez écrire, en murmurant suffisamment fort pour que vous puissiez l’entendre : ça a l’air pas mal ! Moi, c’est une chose dont je suis incapable. Enfin, c’est ce que je croyais. C’est ce que j’affirmais, péremptoirement, jusqu’à ma découverte du livre de Gaëlle Obiégly : N’être personne. Mais ce n’est pas important ce qu’on dit. Ce n’est pas cela qui compte, ce qu’on pense de soi, ou de vous, ou en général. Ce qui importe c’est d’écrire ; ou de ne pas écrire. Mais d’y aller franchement, comme on se couche. Fermer les yeux. Puis, le matin, se lever. Et faire son lit. Ranger sa chambre. Faire la vaisselle. Se promener. Prendre une douche. Préparer le café. Regarder l’heure, parfois. En tout cas il faut se lancer, sans hésitation, dans la chose littéraire, ou dans l’eau de la piscine si l’on préfère nager que lire, comme c’est souvent mon cas. Il faut plonger quoi qu’il en soit. Bêtement. Il n’y a pas d’autre technique. Je n’en connais pas. Il n’y a que ce besoin de se baigner dans l’eau chlorée, ou dans les mots des autres, partager leurs humeurs, leurs allergies, leurs rhumes, tout : c’est ça le communisme. Pensez un peu ! Et hop, on y va : à la flotte tout le monde ! Mais qu’appelle-t-on penser ? Rien. Rien, le rien qui est à l’origine de toute pensée. Puisqu’il est impensable. Écrire sur ça écrase. Écrire entre, c’est mieux, on n’ajoute rien. C’est ainsi que je me suis retrouvé à écrire entre Gaëlle Obiégly. Robert ne voulait pas aller boire un pot, alors je suis resté assis, à mon poste, et j’ai écrit ceci : une critique de son bouquin paru aux éditions Verticales en janvier 2017. Mon père m’avait offert le livre en disant : tu verras. Et, passé ma réticence devant les deux premières pages, j’ai vu. Je mets le paquet, vous voilà prévenu. Je ne fais pas les choses à moitié, ce n’est pas mon style. Je n’y vais pas avec le dos de la cuillère, et ça donne ceci.

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Des évènements, peut-être. Des évènements où ils demeurent des énigmes. La vie ne s’explique pas. Tout cela est dit minusculement.  Il y a du Gary là-dedans, ça se repère tout de suite. On sent ça de loin, à plein nez. Mais il y a d’autres choses, d’étranges fragrances, quelque chose d’impersonnel, et d’éventuellement délirant. Comme une manière de raconter le vécu par derrière, ou par en dessous, par une porte cachée, une porte secrète, entrouverte hasardeusement, dans lequel on a mis un pied : oups, pardon, je ne voulais pas déranger… maintenant que vous y êtes… que nous y sommes… Restez. Gaëlle Obiegly est piégée sur son lieu de travail, au petit coin le temps d’un week-end : elle est retenue dans les toilettes, le loquet est coincé, ou cassé, en tout cas il ne fonctionne plus, c’est verrouillé, ça ne sert à rien d’insister, elle est prisonnière, incarcérée. Elle se met à parler, avec sa petite voix inaudible. Et tout y passe. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Un journal peut-être ? Encore un journal, sûrement ! Ça vous donne, ces dates, le désir d’écrire à votre tour, d’écouler les jours avec des phrases, de lire, de s’attarder, de ne plus bouger. Ou bien de vous adonner à une autre activité, en toute liberté ‒ on a le temps pour une fois. On est bien. Ça va, tranquillement. Je parle du Gary de Gros-Câlin surtout. Ou bien est-ce qu’il l’avait signé Ajar ? Non. Non non : Ajar c’était pour la Vie devant soi… Enfin, quoi qu’il en soit, Gaëlle Obiégly rêve de n’être personne. D’être Personne. Comme l’enfant Jésus. Une illustre inconnue, comme Bartleby, le scribe de Melville, et comme Tintin de Hergé. Enfin comme vous et moi, si vous êtes comme moi. C’est un vrai bonheur, on se sent comme chez soi, on est ailleurs, on se ballade à son aise. C’est une obsession pour elle. De quoi exactement ? De dire juste, de dire tout court, tout net, de dérouler la bobine de la langue, comme un chat qui joue dans le salon. C’est plus fort qu’elle. De faire acte de parole. Le reste importe finalement modérément, comme je l’ai sans doute déjà déclaré plus haut. Le sujet passe après. Faisons-lui confiance pour ça, il arrivera toujours à un moment. Le monde de Gaëlle Obiégly défile, comme les visages des gens dans le métro. On flotte là-dedans, on plane dans ses souvenirs d’enfance, et dans ses souvenirs récents : la mort du grand-père, une visite au parc de Versailles, les amours d’hier et ceux d’aujourd’hui, un séjour à Moscou, des mésaventures dans les rues de Montreuil. Tout se trame de la sorte, absurde et gratuit, touchant, erratique, avec une radicalité détonante, une fraicheur, une blancheur d’albâtre... Et puis, on ressort par la petite porte. Sur la pointe des pieds, silencieusement. Comme on est venu. On ne s’attarde pas trop longtemps, on y reviendra à coup sûr. Chacun sa route. Ce ne sont pas des livres sur mais des livres sous. Petits morceaux de textes que Gaëlle Obiégly enfile, autant de perles jaillies du fond de son être : la seule chose qui importe, c’est le fil, sur lequel il faut parvenir à se tenir plus ou moins droit, en équilibre, au risque de tomber, ou de finir par se pendre avec. Ce qui serait trop con, en fait.

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L’année dernière, c’était un dimanche, on a sonné à la porte de la maison schaerbeekoise où nous habitions avec des amis, rue Van Hoorde, en face du supermarché Aldi. Comme je dormais au premier, dans une chambre qui donne sur la rue, que mon sommeil est léger, je suis descendu voir… Il y avait là un jeune homme essoufflé qui m’a demandé si J. habitait toujours ici. Comme je ne savais pas qui était J., je suis monté vérifier. Après avoir gravit les escaliers quatre à quatre jusqu’au deuxième, j’ai demandé à un de mes colloque le mieux informé sur l’histoire récente de notre maison, s’il le connaissait. Comme il n’était guère plus de cinq heures trente du matin, et qu’il avait été se coucher tard, comme souvent le samedi soir, il n’a pas beaucoup apprécié. Il m’a demandé si c’était une blague : il n’avait jamais entendu parler d’un quelconque J. Quand je suis descendu apprendre la nouvelle à notre visiteur qui attendait toujours sur le seuil, j’avais du mal a cacher mon embarras. Il m’a prié de m’accompagner au deuxième pour montrer sa tête à mon colloque, et lui prouver qu’ils se connaissaient… En fait, il venait d’avoir une embrouille avec des mecs dans le quartier de la gare du nord, il avait couru jusque chez nous pour demander l’asile à ses anciens potos... Est-ce que je pouvais quand même le laisser entrer ? Qu’auriez-vous fait à ma place ? Comme j’étais encore dans les vapes, je n’ai pas cherché à discuter. J’ai préparé le café dans la cuisine pendant que notre hôte allait s’installer confortablement dans un des innombrables canapés du salon. Un autre de mes colloques est descendu voir ce que c’était que ce bordel, et il a préparé un jus avec cette machine très performante qu’est l’extracteur de jus. Le mec nous a parlé de la baston qui venait d’avoir lieu : qu’il avait pu s’en sortir in extremis grâce à son Kung-Fu ‒ ce qui n’a pas manqué de nous arracher un sourire ‒ mais qu’il n’avait aucune idée de comment s’était débrouillé l’ami avec qui il avait fait la fête toute la nuit… Il a dit aussi que notre chat avait une bonne tête ; que le Canada était assurément un  pays rêvé pour rencontrer des filles – parce que ce sont elles qui draguent dans les cafés et les boîtes de nuit, et elles encore qui vous payent à boire… Ensuite il a fait un tour dans le salon pour calmer ses nerfs, non sans avoir au préalable roulé un gros joint d’herbe, tout en parlant de son studio d’enregistrement à Vanderkindere, à Uccle, dans lequel des rappeurs de la terre entière se bousculent pour venir poser leurs rimes. Son regard est tombé sur Gros-Câlin, perdu parmi les livres de la bibliothèque. Il a rigolé. Il a demandé ce que c’était. Je lui ai répondu que c’était l’histoire d’un mec qui partage sa vie avec un serpent, un python pour être exact, pour affronter l’angoisse et la solitude moderne, etc… Il a affirmé que c’était surtout un bouquin de branleur. Je n’ai pas discuté, j’avais envie qu’il se casse maintenant, et que je puisse remonter me coucher… À présent je pense qu’on a toujours raison de se prendre en main.

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Ma grande-tante qui était nonne s’appelait Louise Michel. Les autorités catholiques, lorsqu’elle est entrée au couvent, à treize ans, lui ont donné un autre nom. C’est l’information la plus ironique et la moins intéressante que je puisse fournir sur cet être humain.

 

Romain Gary, pseudonyme de Roman Kacew, né à Vilnius en 1914, (…), se suicide à Paris en 1980 laissant un document posthume où il révèle qu’il se dissimulait sous le nom d’Émile Ajar, auteur de romans majeurs : Gros-Câlin, la Vie devant soi, qui reçut le prix Goncourt en 1975, et l’Angoisse du roi Salomon.

Né en 1971 à Chartes, Gaëlle Obiégly est l’auteure de huit fictions, dont Gens de Beauce (2003), la Nature (2007), Petit Éloge de la jalousie (2007), le Musée des valeurs sentimentales (2011), et Mon prochain (2013).

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N’être personne

Gaëlle Obiégly
Verticales, 2017

320 pages