Annelise Heurtier est décidément l’un des plus grands talents de la littérature jeunesse actuelle. Découvrez-la cet été dans la collection de poche de Casterman avec Là où naissent les nuages.

Beaucoup lisent un roman pour se distraire, s’échapper quelques minutes d’un quotidien qui les étouffe. Certains en lisent pour découvrir une écriture particulière ou en jouir à nouveau. Quelques-uns lisent pour mieux connaître le monde qui les entoure, pour se plonger dans l’intimité de milliers de personnages. D’autres, par nécessité, comme un besoin irrépressible et compulsif. Plusieurs dévorent un roman pour se cultiver, voire philosopher. Et si parmi vos connaissances se trouve un grand lecteur avide de découverte mais dont le jugement est implacable et la critique, acide, courez sans plus attendre lui offrir le livre d’Annelise Heurtier, Là où naissent les nuages, car rarement un auteur a fait preuve d’autant de talent dans toutes ces catégories.

Dans ce livre publié originellement en 2014, mais paru dans la collection « Poche » de Casterman en 2015, l’auteure française qui vit actuellement à Tahiti nous invite à pénétrer un pays souvent méconnu et délaissé par la vie littéraire : la Mongolie. À travers le regard d’Amélia, jeune Parisienne qui effectue son premier voyage humanitaire, Annelise Heurtier nous décrit avec minutie le contraste entre la béatitude des steppes mongoles :

Au premier plan, il y a avait le parking, comme installé par erreur au milieu de la steppe qui s’étendait au-delà, à perte de vue. Les couleurs étaient franches, sans compromis. Le vert de la plaine, le bleu du ciel, la transparence du silence que l’on devinait déjà sans fin. Tout était plus vaste, plus grand, j’avais l’impression que mon champ de vision s’était élargi, que je pouvais voir en panoramique. J’avais déjà vu la lumières des Marquises, les fjords de Norvège ou le Duomo à Florence. Mais c’était la première fois que je ressentais ça. C’était… apothéotique. J’avais la bouche sèche, le sang qui s’affolait derrière mes tempes. Syndrome de Stendhal, version Mongolie.

... et la frénésie qui règne dans la capitale, Oulan-Bator :

La ville donnait une impression d’anarchie totale. De grands buildings flambant neufs côtoyaient de petites yourtes. Des bâtiments hérités de l’époque russe, mastodontes sinistres et délabrés, enlaidissaient la vue. On aurait dit des squats, et j’imagine qu’une visite à l’intérieur ne m’aurait pas donné tort. Partout, des grues, des chantiers de construction, de la poussière, des matériaux entassés. L’air était chargé. Par association d’idées, je me suis mise à tousser.

Elle nous fait pénétrer dans les coutumes des Mongols lors la fête de Naadam qui célèbre chaque année le 11 et le 12 juillet l’indépendance du pays en offrant un spectacle composé de quatre sports traditionnels : le tir à l’arc, la lutte, la course de chevaux et le jet d’osselets. Elle nous invite finalement dans l’intimité des yourtes aux couleurs vives dans lesquelles s’entassent les coussins et les nattes de couchage sur lesquels se sont allongés ceux dont les portraits couvrent encore aujourd’hui les murs.

Annelise Heurtier
Annelise Heurtier

Annelise Heurtier a le chic pour nous entraîner au cœur de cultures ou de réalités éloignées de notre quotidien. En 2013 déjà, Sweet Sixteen nous transportait sur les traces des « Neuf de Little Rock », l’un des événements les plus importants du mouvement afro-américain des droits civiques. Le 3 septembre 1957, neuf élèves afro-américains font leur rentrée dans un lycée élitiste réservé jusque là aux Blancs, la Little Rock Central High School. Des lynchages en tout genre sont organisés et le président Eisenhower sera obligé de placer ces élèves sous escorte afin de leur permettre de faire leur rentrée et ainsi d’appliquer la loi. En 2015, Refuges revient sur les destinées des migrants ralliant l’île italienne de Lampedusa depuis la corne de l’Afrique, destinées croisées avec celle de Mila dont la famille profite de la douceur de l’été et de l’île italienne pour essayer de se reconstituer après un drame. L’importance et l’actualité de ces thématiques, ainsi que la finesse avec laquelle elles sont traitées, nous séduisent et parlent aux jeunes lecteurs dès douze ans, comme indiqué sur la quatrième de couverture. Mais un autre élément nous paraît essentiel et peut également être utilisé comme argument de vente par tous les bons libraires, aussi bien auprès des parents que des enseignants, oncles, grands-parents, parrains, amis soucieux de combler intelligemment le temps libre de nos têtes blondes acnéiques : l’écriture. Quoi de plus détonnant qu’un ouvrage qui enrichit considérablement votre vocabulaire sans réfréner votre capacité à évoluer dans l’intrigue. Annelise Heurtier parvient à placer tout en douceur et parcimonieusement quelques vocables soutenus qui côtoient sans prétention un lexique courant, permettant aux lecteurs les mieux armés de s’en nourrir mais sans en réduire l’accès à ces seuls membres. Appréciez plutôt : « Mais plus les jours passaient et plus je m’enlisais. Je sentais que je ne pouvais pas continuer comme ça. Un voile d’émotions contradictoires faseyait entre ma mère et moi. »

Véritable récit initiatique, Là où naissent les nuages est un concentré d’émotions. La jeune Amélia qui, au début du récit, trouve que « sa médiocrité est à l’aune de la perfection de ses parents »  (Son père est un éminent chirurgien et sa mère, une magistrate réputée dont la beauté solaire attire tous les regards) est balayée tour à tour par la crainte, la tristesse, la colère, la résignation. En Mongolie, elle se trouve confrontée à une réalité qu’elle ne soupçonnait pas. À Paris, sa voisine Violette, âgée d’à peine deux ans, n’a pas de fringues de moins de soixante euros dans sa penderie. À Oulan-Bator, Mukshuk ne peut être protégé par aucun juge de la pluie de coups, psychiques et physiques, que lui fait subir son beau-père.

N’est-ce pas dès lors une perte de temps de se lover dans un canapé pour se plonger dans ce roman ? Ne devrions-nous pas nous aussi, comme Amélia, quitter notre cocon et (ré)agir plutôt que de nous plonger dans une fiction qui imprimera inévitablement son prisme entre le lecteur et la réalité ? Annelise Heurtier brasse ces questions. Elle explore les limites des mots et de la littérature à travers la réflexion de son personnage. Mais finalement, comme le chante le collectif Fauve, « le verbe ne cristallise-t-il pas la pensée » ?

Bref, difficile de résumer un tel ouvrage qui parle autant aux entrailles qu’à la raison, un livre qui parvient à aller aussi loin dans le questionnement tout en nous proposant une histoire palpitante qu’on ne peut lâcher. Et si cet ouvrage est l’un des seuls de l’auteur à ne pas avoir été couronné par un prix littéraire, on ne comprend décidément pas quels en sont les critères, mais on espère que sa sélection dans la catégorie Basket jaune (treize ans et plus) du prix Farniente 2016 comblera cet oubli.

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Là où naissent les nuages Annelise Heurtier Casterman, « Poche », 2014 199 pages