Karoo a élu la réédition du Chant des gorges au rang des meilleures parutions de 2015. Chroniqué avec enthousiasme Si tous les dieux nous abandonnent l’année suivante. L’histoire d’amour Delperdange/Karoo va-t-elle perdurer ?

J’étais perplexe au moment d’attaquer la lecture du Cliquetis, ayant assisté à son vernissage et surpris des informations sur sa… genèse. Il se serait en effet agi d’une commande de l’éditrice, l’auteur aurait reçu un cahier de charges.

Je plonge et suis illico décontenancé. C’est bien écrit, fluide, naturel, on avance rapidement et sans ennui. Mais. On se retrouve à mille lieues de NOTRE Delperdange de prédilection. Comme si… le roi noir des Lettres belges (ou le roi belge des Lettres noires ?) s’était… enrosi ?

Ça commence pourtant très bien. Par une première surprise. La narration sera orchestrée par… la maison où se déroule le récit. Ça se poursuit d’une manière intrigante. Un mystérieux cliquetis jaillit des murs de la maison, on l’explore, on enquête pour découvrir le comment, le pourquoi, le qui. S’ensuivent des clins d’œil au Mystère de la chambre jaune (Gaston Leroux) et au Fantôme de Canterville (Oscar Wilde). Car il sera question de pièce « hermétiquement close », de fantôme ou de courant d’air animé… Mais qu’est-il réellement ? La maison/narratrice a-t-elle été le cadre d’un drame ? En sait-elle plus long qu’elle ne le dit ?

Dans un deuxième temps, les accents fantastiques et policiers cèdent la première place aux relations entre les différents résidents de la maison, locataires et concierge, on pénètre dans leur intimité, leurs petits secrets, leurs drames personnels. Madame de Pasquale, des allures de Castafiore (avec toute l’ambiguïté soulevée par un Albert Algoud dans son Dictionnaire amoureux de Tintin) et son majordome (son major d’homme ?). Monsieur Godefroid, ce vieil homme acariâtre et solitaire qui poursuit de nébuleuses recherches. Maïa, la concierge grecque qui a dû fuir son pays, cache un énigmatique et irascible jeune homme. Les Laurent, un couple si uni, mais fragilisé par la maladie de la dame. Les Messier, un autre couple, mais en rupture lente et insidieuse, celui-là, lui savant indifférent à la réalité et oublieux de ses proches, elle en déliquescence identitaire, leurs deux enfants Jonathan et Clara.

À un moment donné, l’ensemble m’a paru un peu léger, désinvolte pour un Delperdange. Sans doute me fallait-il un sas de décompression pour accrocher mes présupposés à un porte-manteau et me laisser aller, lecteur, comme l’auteur lui-même l’avait réussi. Je me suis alors glissé sur les rails d’une sorte de conte de Noël, somme toute fort osé en nos temps moroses et cyniques. Les aspects ludiques débouchaient sur une narration de plus en plus émouvante, une leçon d’humanisme, d’ouverture d’esprit, de tolérance. Les frontières s’abolissaient. De nationalité, d’âge, d’origine sociale…

Clara, l’enfant qui ose appeler un chat un chat, percevoir au-delà des apparences, chambouler les préjugés et habitudes des uns et des autres, infléchir les destins, en atteignait presque une dimension christique.

Au final, Delperdange a élargi son moi auteur, offert une feel good story qui n’a rien de mièvre. Bref, c’est épatant !

 

En bonus, je vous offre une micro-interview de Patrick Delperdange.

Au micro de Sylvie Godefroid, lors de ta présentation à La Licorne, tu as laissé filtrer que le Cliquetis était un cas dans ton parcours, bien que tu sois polyvalent en diable (scénariste de BD, tout ça). Avec la sincérité qui te caractérise, tu as lâché qu’il s’agissait d’une commande de Danielle Nees. Mais jusqu’à quel point ? Elle t’a donné un canevas, une simple idée ? Tu as été libre d’écrire le récit que tu souhaitais ?

Elle m’a simplement dit qu’elle avait une idée de roman, et qu’elle cherchait un auteur disposé à la mettre en forme. Cette idée, c’était une histoire ayant pour cadre une maison, racontée par cette maison elle-même. Libre à moi d’imaginer le reste à partir de là.

Le ton est très étonnant quand on sort comme moi de ton Série noire ou du Chant des gorges. Ça t’a fait quoi de gagner l’Awards Sabam du meilleur livre 2015-2016 avec un livre à contre-courant sinon de toi-même (car je est un autre, nous sommes des agrégats de pulsions diverses, etc.), de ton sillon majeur, dirais-je ?

J’ai été agréablement surpris d’être distingué pour cet ouvrage un peu particulier dans mon parcours, en effet. Mais j’ai cru comprendre, dans les déclarations du jury, que c’était en quelque sorte un prix de consécration globale pour ce que j’ai pu écrire jusqu’ici, même si le prix attirait l’attention sur le Cliquetis.

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Le Cliquetis

Patrick Delperdange

Genèse Édition, roman, 2016

188 pages