Le couturier, la veste, Albertine et Céline Dion...

Aussi fallait-il me résigner, puisque rien ne peut durer qu’en devenant général et si l’esprit ment à soi-même, à l’idée que même les êtres qui furent les plus chers à l’écrivain n’ont fait, en fin de compte, que poser pour lui comme chez les peintres. Parfois, quand un morceau douloureux est resté à l’état d’ébauche, une nouvelle tendresse, une nouvelle souffrance nous arrivent qui nous permettent de le finir, de l’étoffer.

Souvent, quand je ne sais plus quoi inventer, je cours au magasin de retouches de Monsieur Léon pour lui lire un passage de la Recherche….

Dans la souffrance physique au moins nous n’avons pas à choisir nous-même notre douleur. La maladie la détermine et nous l’impose. Mais dans la jalousie il nous faut essayer en quelque sorte des souffrances de tout genre et de toute grandeur, avant de nous arrêter à celle qui nous paraît convenir.

Écoute-moi bien ! Écoute un peu !  Les femmes… Il y a pas plus salope qu’une femme… Les femmes, écoute ! les femmes… Tu vois Céline Dion, son mari, René, elle avait juré que c’était l’amour de sa vie, qu’il n’y aurait jamais personne d’autre… À peine un an après la mort du gars, René : un homme tellement riche, tellement puissant qu’il pouvait faire monter n’importe qui rien qu’avec son pognon… moins d’un an plus tard, elle baise déjà avec un autre ! Les femmes, toutes des salopes ! On était au salon avec ma femme, on regardait la télé, et je lui ai dit comme ça : tu vois, Céline Dion, c’est une grande salope ! Je te jure qu’elle couchait avec le René seulement pour son fric, s’il n’avait pas été là, jamais elle ne serait devenue une star, même avec son talent…et après !

Une femme qui ne pouvait plus éprouver de plaisir avec d’autres n’aurait plus dû exciter ma jalousie, si seulement ma tendresse avait pu se mettre à jour. Mais c’est ce qui était impossible puisqu’elle ne pouvait trouver son objet, Albertine, que dans des souvenirs où celle-ci était vivante. Puisque, rien qu’en pensant à elle, je la ressuscitais, ses trahisons ne pouvaient jamais être celles d’une morte ; l’instant où elle les avait commise devenant l’instant actuel, non pas seulement pour Albertine, mais pour celui de mes « moi » subitement évoqué qui la contemplait. De sorte qu’aucun anachronisme ne pouvait jamais séparer le couple indissoluble où, à chaque coupable nouvelle, s’appariait aussitôt un jaloux lamentable et toujours contemporain. 

Tablier blanc, mocassins bleu roi, jeans, Léon est un genre de Juif tunisien, une grande gueule, dans mon genre. Baruch Achem, répète-t-il inlassablement, remerciant son Dieu de veiller sur lui, de ne pas l’avoir encore abandonné à la maladie, à la pourriture, à la mort… Cela fera bientôt neuf petits mois qu’il a promis de me remettre une veste à neuf, en un clin d’œil.  Automne, hiver, printemps, été, les jours s’écoulent lentement, je ne me souviens même plus pour quelle saison elle est taillée, de quelle météo elle devrait me protéger, à présent son image m’échappe, depuis si longtemps qu’elle traîne, défaite, dans son atelier.  Parfois, je vais jusqu’à lui proposer de me la rendre en lambeaux, en échange des soixante euros qu’il m’a tiré pour lui donner une vie nouvelle : un travail énorme qu’il réalise en un clin d’œil, disait-il ! Mais je me suis à ce point attaché au personnage, à ses esclandres, à sa frénésie, aux cigarettes qu’il fume devant sa boutique, aux cafés qu’il consomme au bistrot du coin, que j’éprouve un plus grand plaisir dans la frustration continuelle de ne pas retrouver l’habit retouché et de pouvoir, feignant de venir la chercher une fois pour toutes, m’entretenir avec lui – généralement de théologie, de femmes… de Proust – que s’il me l’avait réellement remise en état dans les délais impartis, et c’est toujours la même petite musique qu’il me joue chaque fois qu’il me voit franchir le seuil de sa porte : la semaine prochaine, juré, craché, Baruch Hachem… Léon ne connaît pas Proust… Qui ? Ah !… si, si, Marcel Proust, c’est un génie, lui, non ? En tout cas, j’ai le malheur de lui apprendre, coup sur coup, ses origines hébraïques et son penchant avéré pour les garçons… C’est vrai ?! Quoi ?! Il me poursuit dans la rue en hurlant, tout un scandale pour savoir si je lui mens, la vérité…

… ce que nous croyons notre amour, notre jalousie, n’est pas une même passion continue, indivisible. Ils se composent d'une infinité d’amours successifs, de jalousies différentes et qui sont éphémères, mais par leur multitude ininterrompue donnent l’impression de la continuité, l’illusion de l’unité. La vie de l’amour de Swann, la fidélité de sa jalousie, étaient faites de la mort, de l’infidélité, d’innombrables désirs, d’innombrables doutes, qui avaient tous Odette pour objet.

Albertine disparue, ça viendra bien un jour, j’imagine. Je finirai par m’y mettre dans les règles, avec un grand thermos de thé fumant et un crayon. Comme cette jeune femme toute de noir vêtue, les cheveux coupés au carré, du train Paris-Bruxelles, 11h34-13h44, déjà à sa deuxième lecture des treize volumes de son auteur favori. Architecte en herbe, elle m’avoue sans manière son bonheur à suivre sa pensée de l’espace, avec cet art qui allie le génie des plus grands mémorialistes à celui des plus grands romanciers : la chambre, les bibelots familiers, les difficiles transitions d’une tanière à l’autre… Elle me parle de sa passion pendant le trajet du tram 81 qui l’emmène jusqu’à l’arrêt Lesbroussart, pour assister à une journée de séminaire au Civa. Un scandale par le temps somptueux, digne du printemps, qu’il faisait ce samedi-là, 23 septembre.

Qu’on me pardonne de passer d’Albertine à Swann, de prendre un malin plaisir à tout mélanger : un petit tailleur de la place de la République, voisin de l’ORT, avec une jeune étudiante en architecture, croisée par hasard dans un trajet de retour au pays… Qu’on excuse également le pillage éhonté de l’ouvrage de Claude Mauriac consacré au rêveur asthmatique mangeur de madeleines, dans la collection « écrivains de toujours » aux éditions du Seuil. Car dans Albertine, c’est que je pouvais aussi bien choisir, par exemple, l’extrait suivant, ou un autre, l’essentiel étant de poursuivre une lecture qui se confonde peu à peu avec la trame même de ce qui arrive en écrivant, ivresse des plus sobres, dont l’oubli semble la toile de fond nécessaire à la remémoration, entre déluge et mort difficile, mort à jamais ? C’est possible.

Dès que je m’en aperçus, je sentis en moi une terreur panique. Ce calme que je venais de goûter, c’était la première apparition de cette grande force intermittente, qui allait lutter en moi contre la douleur, contre l’amour, et finirait par en avoir raison. Ce dont je venais d’avoir l’avant-goût et d’apprendre le présage, c’était pour un instant seulement ce qui plus tard serait chez moi un état permanent, une vie où je ne pourrais plus souffrir pour Albertine, où je ne l’aimerais plus. Et mon amour, qui venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il se pût être vaincu, l’Oubli, se mit à frémir, comme un lion qui, dans la cage où on l’a enfermé, a aperçu tout à coup le serpent python qui le dévorera.

Mort à jamais ? Impossible, aussi longtemps qu'une pensée flotte quelque part...