Avec Querelle, Kevin Lambert, auteur québécois, nous propose de suivre les provocantes péripéties d’un groupe de grévistes habitant à Roberval, une petite bourgade au bord du lac Saint-Jean.

Ils sont beaux tous les garçons qui entrent dans la chambre de Querelle, qui font la queue pour se faire enculer, il les enfile sur un collier, le beau collier de jeunes garçons qu’il porte à son cou comme nos prêtres portent leurs chapelets ou nos patronnes leurs colliers de perles.

Dès la première phrase, le ton est donné. Muni d’une plume sans concession, Kevin Lambert nous embarque dans le Nord canadien, où une grève éclate dans une scierie. L’occasion de suivre une galerie d’ouvriers faisant lutte, pour eux et la liberté. Le livre, d’abord paru en 2018 au québec, et s’offrant à présent une publication de notre côté de l’Atlantique, est finaliste de plusieurs prix littéraires dans son pays d’origine, notamment le Prix des libraires 2019 et le Prix littéraire des collégiens 2019.

Querelle, qui donne son nom au roman, est un homo à la sexualié vorace, qui apprécie l’adoration que lui font ses amants et enchaîne les conquêtes au moyen de l’application Grindr. Nouveau à la scierie, il est embringué un peu malgré lui dans la grève. À ses côtés, d’autres personnages sortent du lot, notamment Jézabel, une grande gueule qui semble apprécier la vie, et qui se lie vite d’amitié avec Querelle. Mais aussi : Bernard, un vieil ouvrier qui ne voit pas la grève d’un bon œil ; le couple des patrons de la scierie et leurs deux enfants éduqués bourgeoisement ; ou encore le trio d’adolescents semant le chaos à Roberval, et qui, le soir, s’endorment ensemble, nus, « défoncés au crack et dans cet ordre, le premier, le deuxième, le troisième » .

Les différents personnages, dans leurs faiblesses, leurs crevasses et leurs attraits, font facilement écho au réel. Néanmoins, le portrait de la bourgade et la critique sociale proposés demeurent pessimistes. À la lecture, il est difficile de s’attendrir sur le destin de tout un chacun. Bien que les projecteurs soient en priorité dirigés vers les grévistes, c’est en réalité pour le patronat que l’auteur prend parti. Lors d’un chapitre, Kevin Lambert prend la parole afin d’éclairer la perspective qu’il veut mettre en avant dans son récit, celle d’un monde où l'entrepreneuriat est utile au bon fonctionnement de la société. Il explique qu’il cherche à « illustrer toutes les perversions des organisations syndicales, qui travaillent activement contre la création de richesses dans un Québec qui en a grand besoin ». Son regard perd cela dit en finesse à cause d’une illustration trop féroce de la grève, qui appose parfois lourdement un qualificatif de brute ou de monstre aux ouvriers syndiqués. Aussi, la fin du roman, en accroissant l’horreur et les bassesses qu’ils commettent, laisse un arrière-goût amer.

Il prend plaisir à démolir pièce par pièce les architectures de muscles et de chair qui lui sautent dessus, à voir le sang qui gicle suivre sa chorégraphie, à entendre le claquement des corps, le cri aigu des contusions, le son rauque des gorges serrées.

Déjà présente parcimonieusement dans les premiers chapitres, la violence se manifeste pleinement dans le dernier tiers du roman, où les descriptions tarantinesques donnent à voir le sang et le craquement des os. La sexualité de Querelle et ses amants, ou encore celle des trois adolescents, jouit de même de descriptions sans censure. Ces passages sont connexes à différents propos, émanant aussi bien des personnages que du narrateur, et qui cherchent à mettre à mal l’hétéronormativité.

Querelle a fait le choix de se terrer dans l’abject qui est le sien, dans un scandale qui épouse les formes de son désir. Dans sa souillure, il s’est découpé un manteau qu’il revêt sans fierté.

En plus de dresser un portrait cru de ses héros et de leurs actes, l’auteur offre une originalité dans son maniement de la langue. Les registres se chevauchent, les incises abondent dans certains passages, le joual1 ponctuent les répliques, les genres fusionnent, les dialogues s’insèrent à même le texte, sans démarcation, les phrases oublient à dessein de se scinder par un point, s’accouplent par des virgules, le tout donnant une couleur et un rythme qui captent, qui sonnent le vrai, la liberté.

Ce sont de jeunes garçons ou de jeunes filles, elle a du mal à distinguer leur sexe, illes portent toustes de semblables jaquettes pâles, un peu sales, aux coutures déchirées. Illes n’ont pas l’air méchant, mais leurs ongles sont noirs et leurs visages, poussiéreux.

Querelle est une œuvre qui divise les impressions. D’un côté, la forme, affranchie, donne un ton appréciable car loin du formatage stylistique habituel. De l’autre, l’histoire – entraînante, certes – se veut un parti pris qui va au bout de sa réflexion ; le mépris, la violence et le sexe, omniprésents, ne peuvent que cogner, provoquer ce qui est de l’ordre du politiquement correct. Néanmoins, on regrettera un manque de subtilité, de retenue, qui enlèverait sans doute au livre une part de son acidité, mais gâterait moins ses réflexions sociétales.

 

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Querelle

Écrit par Kevin Lambert

Le Nouvel Attila, 2019

236 pages


  1. Parler français populaire du Québec.