critique &
création culturelle

Visite de Li-Cam

Un autre monde, ici

Avec Visite, Li-Cam retravaille l’imaginaire du futur tout autant que la langue. Ou comment se dire demain, et se réinscrire dans le vivant meurtri par les générations actuelles.

Autrice française de science-fiction publiée depuis une petite vingtaine d'années, et notamment primée du prix Bob Morane en 2016 pour sa nouvelle Asulon, Li-Cam ajoute ici une nouvelle pièce maîtresse à l’édifice de son œuvre, toute en interrogations sur nos relations et notre perception du monde. 

Roman choral, Visite offre une narration dispersée, mais toujours tissée autour d’un fil rouge : une nouvelle planète, Sitive, apparait dans le ciel. Situé dans le futur, cet événement vient perturber la société. Pour saisir les motions et émotions de ces lendemains (dés)enchantés, Li-Cam fait vivre toute une galerie de personnages, alternant entre bouleversements, rares (ou fausses) indifférences, et véritable psychose. Sur Sitive, on suivra Anna, qui fournit ses rapports de cheffe de mission et dépeint le bien-être psychologique déclinant des autres membres de l’équipage. Sur Terre, il y aura Basile, gouverneur de l’Europe, qui se retrouve en prise avec l’après-coup désorienté de cette apparition. Et Néea, neuro-prothèse activée ou non, qui reçoit le réel et le virtuel avec une sensibilité particulière. Ou bien Paloma, dramaturge en pleine création d’une nouvelle pièce, qui se laisse prendre à l’écriture automatique, toute en ratures et réflexions. Mais aussi d’autres personnages, points de vue passagers de ce récit de l’après.

Yel y a d’abord eu tous ces problèmes de santé qui nous ont prises al dépourvu. Yel n’est pas à exclure qu’yels aient été dus al choc inhérent à l’arrivée sur an autre monde.

Visite propose une projection dans le futur (fin du XXIe siècle). Loin d’une science-fiction technocentrée (il y a tout de même différentes technologies, mais sans extravagance), le roman dépeint un monde de sobriété subie, où l’humanité a dû apprendre à trouver sa juste place, intégrée dans la trame du vivant et respectueuse des écosystèmes (nommés écos). Un monde imparfait, qui souffre des dommages causés par l’humanité ; un monde où les températures avoisinent parfois les 50°C, et où certains écos dépérissent. L’humanité vit à présent en communautés dans des écobats où, aidés de leurs « quants » (sortes d’IA), les gens transforment leur rapport au monde. Un univers ouvertement en contraste avec les délires de notre temps, comme l’explicite le discours des personnages, ou comme le dépeignent des scènes de réalité virtuelle.

Immédiatement, lae pièce à vivre laisse place àn long couloir noiren de monde flanqué de rayons bondés yels aussi. Brouhaha incessant. Accablant. Pleurs d’enfantes. Vacarme métallique des charriots qui s’entrechoquent. Les muscles d’Ugo se bandent. Il a de lae mal à respirer. Des panneaux promotionnells par dizaine accrochent san regard qui ne sait plus – où, quoi – regarder.

Le plus frappant, à la lecture du roman, est sa refonte de la langue. Si cette nouvelle proposition grammaticale d'envergure peut dérouter au début, la cohérence derrière celle-ci finit par sauter au yeux. Quitter les logiques de domination interne à la langue, pour s’inscrire dans des logiques moins hiérarchiques, moins genrées. Visite s’articule de fait autour d’une langue métamorphosée par une conscience écologique : une non-domination sur le vivant dans sa totalité (humaine y comprise). Cela passe ainsi par la création d’un genre neutre pour désigner les choses non-humaines et non-vivantes, l’introduction d’un féminin générique pour les pluriels humains ou la flore, une transformation de certaines prépositions et déterminants, ou bien l’ajout de nouvelles terminaisons adjectivales.

Je me sentais bien, cet soir, jusqu’à ce qu’Hugo aborde Sitive, j’en ai trop entendu à Paris. Tout lae monde avait an avis, an opinion, an truc à dire, yel était devenu impossible de discuter d’autre chose. Sitive par-ci, Sitive par-là, à n’importe quel heure de lae jour et de lae nuit, al petit déjeuner, à midi, al souper et à tous les sauces.

Visite, par sa narration éclatée, décentrée, sans finalité claire, m’a transporté de façon un peu distante dans ce futur autant austère que désirable. Une rencontre sans doute en partie manquée, du fait de mes aléas de lecteur. Le sentiment de ne pas m’y être pleinement plongé, un peu perdu dans les directions prises par l'histoire, un peu perdu dans ma propre subjectivité teintée. Malgré tout, Visite soulève une pluralité de questions et de réponses, sur notre rapport au monde, sur nos relations aux autres. Un roman dont le propos se situe moins dans son intrigue que dans l’exploration, par des personnages incarnés, de ce monde d’après le Grand Désastre. Un bel exercice de style, qui ne manque pas de casser les codes de la langue, pour proposer une forme neuve d’expression.

Même rédacteur·ice :

Visite

Li-Cam

La Volte, 2023

 368 pages

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