Patienter avant la publication du nouveau roman de Clémentine Beauvais, c’est un peu comme lorsque, enfant, nous attendions Noël. En plus féerique...

On a l’impression de voir la neige tomber en gros flocons, de sentir l’odeur des cookies tout chauds se répandre dans la maison et de regarder le feu de cheminée lové dans un plaid sur lequel sourit un énorme bonhomme de neige... Et on le découvre enfin : la lecture de ce nouveau roman de Clémentine Beauvais, publié une nouvelle fois par Sarbacane, dépasse toutes nos attentes. Et pourtant, cette-fois-ci, quelques craintes s’étaient faites sentir.

Un roman en vers… Vraiment ? De la poésie ? L’enthousiasme ne parvenait pas à me gagner. Pour être tout à fait honnête, si le nom de l’auteur des Petites reines et Comme des images n’était apparu sur la couverture de l’ouvrage, il y aurait eu peu de chance que je m’empare de celui-ci. Mais Clémentine Beauvais a une plume en or. Les mots s’envolent et l’histoire nous emporte.

On savoure les douces retrouvailles d’Eugène et de Tatiana, on remercie le hasard de leur avoir permis de se retrouver dans la même rame de métro… 10 ans après leur dernière rencontre. Le lecteur tremble que les personnages ne saisissent cette chance ou que le destin ne décide à nouveau de les séparer. La jeune auteure nous entraîne dans son nouvel univers sans laisser à son lecteur aucune porte de sortie (mais honnêtement qui en voudrait ?). Un nouvel univers qui se battit sur les vestiges des illustres Baudelaire, Racine et Corneille, et, bien évidemment, Pouchkine, car Songe à la douceur s’inspire librement du roman Eugène Oneguine. Cependant, nul besoin de reconnaître la pléthore de références littéraires du roman pour le savourer pleinement. Il suffit de se laisser toucher par les personnages à la fois drôles, tourmentés et profondément idéalistes : l’exigeante et compulsive lectrice de quinze ans, Tatiana, qui, dix plus tard, réalisera une brillante thèse sur Gustave Caillebotte et le beau et nonchalant séducteur, Eugène, de trois ans son aîné. Et lorsque nous commençons à devenir trop mielleux, Clémentine Beauvais nous rappelle l’étendue de son talent romanesque. Subitement, sans crier gare, elle parvient à nous couper le souffle en usant habilement de son talent pour le flash-back et le suspense, faisant ressurgir au premier plan des personnages dont l’ombre n’avaient jusque-là qu’effleuré le récit. Le tout présenté dans une mise en page poétique qui permet au récit de glisser sans encombre… jusqu’au trop rapide point final.

« Tatiana s’empressa de le présenter à Eugène,

mais celui-ci n’en attrapa que quelques bribes

                                    Monsieur Leprince

                                    grand spécialiste

                                    de l’impressionnisme français

            car il était très préoccupé par d’autres choses :

                                    qui a découvert maintenant

                                    au sujet de Renoir

            les lèvres étoilées de gerçures roses

            de Tatiana, son menton comme agrafé

                                               par une fossette

            quelques poils de chat blanc sur son écharpe

                                               par une framboise écrasée

            sa posture arquée à gauche

                                    et a été le curateur

                                    de l’exposition au musée

                                    du Luxembourg

du fait d’un sac apparemment très lourd

sans doute bourré de livres et de notes

            « C’est très intéressant, » affirma Eugène,

qui n’en avait strictement rien à foutre de Caillebotte

            ou de Renoir

            ou de Monet

                                    et a analysé

                                    la correspondance de Degas

            ou de Degas

                        putain, Degas

            c’est que des ballerines à la con. »

 

 

 

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Songe à la douceur
Clémentine Beauvais
Sarbacane, 2016
240 pages