La rédac’ s’est mobilisée pour vous communiquer ses coups de cœur de l'année. Peut-être y découvrirez-vous des choses, peut-être en aurez-vous aimé certaines, ou peut-être ne comprendrez-vous pas certains choix. Dans tous les cas, laissez-nous une trace de votre pensée en écrivant un message au bas de chaque article, quel qu’il soit ! 2017 selon nous, c'est parti.

Lorsque j’observe les artistes qui ont illustré musicalement mon année 2017, une constatation se fait assez naturellement : iels1 pratiquent tous majoritairement de la musique électronique, la répartition entre les deux sexes est assez équilibrée, iels sont occidentaux (à quelques exceptions près, comme Juana Molina). J’explique cela de deux façons.

La première, c’est que de nombreuses artistes féminines se font de plus en plus une place dans le milieu de la musique. Est-ce parce qu’elles s’autorisent à pratiquer cet art plus spontanément ou parce qu’elles reçoivent davantage de soutien, je ne sais pas. Si c’est grâce à internet et à sa relative démocratisation, je l’ignore également. Elles ont toujours été là, mais elles sont plus visibles qu’hier, c’est certain. Je considère cela comme une bonne chose car d’une manière ou d’une autre, ça ouvre de nouvelles perspectives et de nouveaux regards.

Pauline Oliveros, évoquée plus bas.

La seconde, c’est l’identification. Il n’y a aucun doute qu’en tant que chanteuse, claviériste et productrice de musique électronique, j’aurais une fâcheuse tendance à me reconnaître dans le travail d’artistes qui me « ressemblent ». Constater cela, pour moi, est important car cela souligne un fait : bien que j’ignore s’il existe une « sensibilité féminine » – après autant d’années de tapage culturel et de construction sociale entre « féminin » et « masculin », certaines traces doivent probablement imprégner la création mais nous n’avons aucune preuve de cela. Le terrain est fragile car il peut vite laisser place à des stéréotypes discriminants – je constate néanmoins que ces femmes assument un rôle de « modèle » par leur présence même dans le milieu. Et pour la jeunesse qui prend sa place, c’est indispensable. Elles permettent aux femmes de s’autoriser à pratiquer cet art. Cela souligne également une chose : les programmateurs et « décideurs » sont majoritairement masculins dans le secteur de la musique. Alors, cela pourrait expliquer leur rareté à l’affiche des festivals, concerts, et autres espaces de création. Tous ces aspects s’appliquent également aux questions de race et de classe.

Ce sont des pistes. Mais parlons musique.

J’ai donc choisi quatre artistes qui ont marqué mon année. Choisir n’a pas été chose facile. Ça n’a pas été simple d’écrire non plus, je ne suis pas chroniqueuse ni journaliste. Alors ce top sera très personnel. 

Felicia Atkinson.

1. Felicia Atkinson

L’EP : Hand in Hand

Le morceau : Curious in Epidavros

Commencer par cet album est symbolique. Lorsque j’observe mes coups de cœur de l’an dernier et ceux de cette année, la différence est frappante. Et j’ai le sentiment qu’elle est plutôt liée à l’évolution musicale actuelle. Mon top 2016 comportait une majorité de chansons hip-hop, qui ont complètement disparu de mes coups de cœur cette année. Le hip-hop a connu un énorme regain de popularité, touchant un public relativement différent, sortant ainsi des stéréotypes contraignant ce genre musical très codifié (Booba est devenu une icône pour de nombreux trentenaires, ce qui aurait pu surprendre il y a dix ans et qui tend encore (parfois) à me surprendre aujourd’hui). C’est un genre musical qui touche des strates de la population que le monde de la musique ne touche pas toujours. Mais scéniquement et musicalement, j’avais le sentiment de tourner en rond. Même s’il y a toujours un Tyler the Creator pour surprendre, musicalement, cela reste souvent très pauvre. Alors, 2017 a été l’année de l’expérimentation, de la recherche, de l’envie d’aller voir ailleurs. Et la Franco-Bruxelloise Felicia Atkinson me ramène à ces avant-gardes électroniques qu’il est bon de (re)découvrir (Pauline Oliveros, Eliane Radigue, Annea Lockwood, Laurie Spiegel, Bébé Baron...), et souligne également que les femmes sont très nombreuses dans cette niche.

Elle est une artiste sonore et visuelle et la cofondatrice, aux côtés de Bartolomé Sanson et de ses éditions Shelter Press, une maison d'édition indépendante qui publie des livres d'artistes, des multiples et des disques dans les champs de l’art contemporain, de la poésie et de la musique expérimentale. Son album Hand in Hand est à mes yeux plus facile d’accès que ses précédents, parfois plus crus, et se laisse appréhender comme un voyage délicat et envoûtant. Ma liste de découvertes dans le genre s’accroît de jour en jour et ouvre à de toutes nouvelles aventures musicales !

Pour vivre tout ça en live, le festival des musiques délicates se tiendra en avril au BRASS avec (entre autres) Peter Broderick, Audrey Lauro, Eloïse Decazes, Satoshi Ashikawa et une séance d’écoute de l’album A Little Noise in the System de Pauline Oliveros. Vivement conseillé !

2. Björk, Utopia

Il y a deux ans, Björk sortait Vulnicura et collaborait sur quelques titres avec le jeune producteur espagnol Arca. L’album était avant-gardiste, sombre et torturé, à l’image de l’artiste, et mettait en lumière une période particulièrement dépressive. Mais la presse avait présenté l’album comme le produit d’Arca, opérant un raccourcit peu anodin. Björk s’en était alors plaint dans une interview très intéressante qui sera publiée par Pitchfork, « The invisible woman » ). Deux ans plus tard, les deux artistes collaborent à nouveau mais sur un album (presque) entier cette fois (à l’exception de deux titres), et non des moindres.

Utopia est une ode à la différence, à la transfiguration, à l’humain au-delà de sa corporéité, l’offrant et le découvrant dans toute sa diversité (Donna Harraway n’est finalement pas très éloignée). Comme dans plusieurs de ses derniers albums, il peut se montrer difficile d’accès et même parfois lassant par les sons utilisés (la voix de Björk ne convainc pas tout le monde, c’est certain) mais c’est un album qui se digère, se découvre petit à petit, ouvre des voies. La noirceur de Vulnicura trouve ici un pendant plus coloré, plus délicat. Vespertine résonne à travers Blissing Me. Mais le porte drapeau de l’album, c’est The Gate, un morceau puissant, empreint d’une émotion rare et troublante. Björk y expérimente sa voix, saturée, sur une musique pigmentée, nuancée et synthétique, libérée de nombreux codes même si les références à l’avant-garde électronique actuelle sont nombreuses (notamment dans l’utilisation des flûtes, Arca n’y est pas étranger). Conclusion : un album qui se distingue des « produits » musicaux qui se dévorent, se veulent parfois trop lisses ou trop actuels, pour se promener dans de nouveaux paysages parfois désorientant et déconstruits. Décidément, Björk et Arca forment un très beau couple musical.

Pourquoi choisir Björk quand on sait qu’elle n’a en soi plus besoin réellement d’être promue ? Parce que les critiques fusent et semble parfois oublier que la fonction première de la musique, c’est l’expression d’une sensibilité. Ils oublient que si une artiste débarquait avec un travail pareil, elle serait encensée. Björk m’a toujours touchée et a toujours été un modèle musical pour moi. Elle ne s’est jamais laissée prendre au jeu de la séduction. La prochaine fois, je vous parlerai d’Arca.

3. Homeshake

L’album : Fresh Air

Le morceau : Every Single Thing

Le Montréalais Peter Sagar, guitariste de Mac DeMarco, s’exprime ici dans un album électronique solo remarquable par sa luminosité et sa délicatesse. Mêlant rythmique r’n’b déconstruite et synthétiseurs libres et ensoleillés, l’ensemble est ouvertement kitsch. Je savoure. On oublie la qualité sonore parfois douteuse de certains sons, parce que derrière tout ça, il y a un trésor de créativité et de douceur.

4. Juana Molina

L’album : Halo

Le morceau : Calculos y oràculos

Je découvre en 2017 avec Halo la chanteuse et actrice argentine Juana Molina, qui n’en est pas à son premier essai puisque cet album est son sixième. Elle est la fille du chanteur de tango Horacio Molina et de l’actrice et mannequin Chunchuna Villafaña mais ça, je ne le savais pas avant d’écrire cet article. Elle était au festival Voix de femmes à Liège en octobre, mais je ne l’ai pas vue. En fait, avant de tout apprendre sur elle, j’ai d’abord découvert un album curieux et subtil, un petit monde enchanté et habité, comme un cabinet de curiosités qu’elle me ferait visiter en solitaire. Et il m’a enchanté. Alors, en 2018, je prendrai le temps de découvrir le reste !

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  1. Cette orthographe a été choisie et proposée par l'autrice.