Il est de ces chansons, petits objets d'apparence anodine, qui atteignent pourtant discrètement le sublime. Quelques rares musiciens - oui, très peu en fin de compte - en composent plus d'une sur une vie. Tellement sous-estimé par le public francophone, Bruce Springsteen nous en a pourtant offert au moins une douzaine, au bas mot. Parmi celles-ci, Fire est sans conteste la meilleure chanson qu'Elvis Presley n'a jamais chantée.

On l'écoute d'abord dans sa version issue de The Promise, la formidable compilation d'enregistrements réalisés entre 1977 et 1978 destinés à l'album Darkness on the Edge of Town, l'un des meilleurs du Boss. On l'écoute et, déjà, on fait attention aux paroles...

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Inutile ici de reproduire la page Wikipédia consacrée à Fire. Résumons les faits, plutôt, avant d’essayer de comprendre pourquoi cette chanson envoie certains d'entre nous au septième ciel.

Elvis has left the building

Le 28 mai '77, Bruce Springsteen a déjà connu le succès et composé quelques chefs d’œuvres (Born to Run, Thunder Road, ...). Lorsqu'il voit Elvis en concert ce soir-là, il décide de lui composer une chanson, sans doute dans un mélange d'admiration et de compassion. On imagine l'émotion qui étreint le Boss devant ce King à la ramasse, et l'envie de le voir à nouveau connaître un vrai succès, avec une vraie nouvelle chanson à son répertoire... Malheureusement, Elvis quitte définitivement la scène le 16 août, alors que la démo de Fire est encore entre les mains d'un employé des postes américaines. Dommage, mille fois dommage...

Le Boss, c'est un mec qui est dans le don...

Qu'à cela ne tienne, Bruce l'enregistre lui-même durant les sessions de Darkness on the Edge of Town. Mais pas question de l'éditer sur l'album : elle en briserait l'homogénéité et, convaincu de sa qualité, il a trop peur que sa maison de disque, Columbia, la lui impose comme single. Mais alors, qu'en faire ?

D'abord, c'est à Robert Gordon et Link Wray que le Boss offre la chanson, pour une version néo-rockabilly des familles. Elle figurera sur le très recommandable Fresh Fish Special paru en 1978.

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Ensuite, quelques mois plus tard à peine, c'est le tour des Pointer Sisters d'enregistrer leur version de Fire... et de la faire découvrir au grand public :

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Prenez le temps d'écouter (et de regarder) cette version, elle est magique : les sisters sont au comble de l'élégance érotique, langoureuses et félines, joueuses et sincères. Aucun doute, elles savent qu'elles interprètent une bombe, elles y prennnent un plaisir fou ! Anita, en lead vocal, est tout simplement divine... Touchin' me with fire... C'est leur premier single et la chanson les envoie directement à la deuxième place du Billboard - et même à la première place en Belgique !

'Cause when we kiss...

Mais pourquoi est-elle si spéciale cette chanson ? Après tout, difficile de faire plus simple, voire simplissime. Un riff de basse (ou de piano) que n'importe quel musicien pourrait jouer en quelques minutes, qui semble avoir été entendu mille fois, presque un schéma de rhythm and blues. Une petite envolée un brin country en plein milieu, puis ça se calme vite pour revenir sur cette émotion très précise qui rythme la chanson. Ce battement de cœur qui paraît chaque fois s'arrêter, puis se reprend, puis s'interrompt encore, n'est-ce pas celui qui précède un premier geste amoureux ? Cette première caresse, ce baiser, puis chaque instant intense, tout au long d'une vie, qui pourrait définir l'érotisme ? Une tension indéfinissable, que la musique seule parvient à approcher, à prolonger, à incarner, en lui donnant une forme dans le temps ? Mais il n'y a pas que la musique qui boute ce feu sacré.

... fire !

Pour beaucoup, au milieu des années 70, Bruce Springsteen est le nouveau Dylan, ni plus ni moins. Car ce qui échappent en effet à la plupart des frenchies (encore aujourd'hui), ce sont des textes qui possèdent une puissance évocatrice formidable. Fire est en cela un exemple parfait : inutile de traduire ses lyrics, simplissimes, en écho à la musique. Bruce sculpte ces seize lignes aussi serrées que son solo de guitare. Pas un mot de trop, que dis-je, pas une syllabe superflue. Ici tout est cliché, chaque geste est universel. Car, radio, home, start... Love, kiss, fire... Pas besoin de traduire, donc, et pourtant impossible de le faire à moins de tout y perdre, magie de l'anglais, magie des ellipses qu'il autorise : 'Cause when we kiss, fire !

I'm driving in my car, I turn on the radio
I'm pulling you close, you just say no
You say you don't like it, but girl I know you're a liar
'Cause when we kiss, fire

Late at night I'm takin' you home
I say I want to stay, you say you want to be alone
You say you don't love me, girl you can't hide your desire
'Cause when we kiss, fire

You had a hold on me, right from the start
A grip so tight I couldn't tear it apart
My nerves all jumpin' actin' like a fool
Well your kisses they burn but your heart stays cool

Romeo and Juliet, Samson and Delilah
Baby you can bet their love they didn't deny
Your words say split but your words they lie
'Cause when we kiss, fire

Fire, depuis 1978, est sans surprise l'une des chansons les plus jouées par le Boss en concert. Lui-même l'adore et continue à prendre un plaisir fou à la jouer. Il en existe d'ailleurs pas mal de versions : se servir de celles-ci pour suivre l'évolution de Springsteen avec ou sans l'E Street Band n'est sans doute pas la pire des obsessions. Je vous l'épargne toutefois en vous proposant celle de 1984 à Toronto. Fire !

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