Alain Platel et les ballets C de la B étaient au MC 93 ce 25 mai pour une représentation de Nicht Schlafen (Pas dormir). L’occasion de quelques réflexions et d’autres rêves sur le rôle de la critique.

Alain Platel : Beaucoup d’amis et de collègues qui nous ont rendu visite pendant les répétitions, nous ont dit que la représentation leur inspire un sentiment très contemporain de confusion, d’angoisse, d’incertitude et d’explosivité, même si au premier abord, on a l’impression de regarder une tribu archaïque et primitive sur scène.

Entretien réalisé par Jan Vandenhouwe, Août 2016

Qu’est-ce que la critique ? Ou non, demandons-nous plutôt : qu’est-ce qu’un critique ? Un raseur, un pédant, un bavard ? Quelqu’un qui ressent le constant besoin de justifier ses admirations, de rendre public ses préférences, analysant par écrit ses affinités intellectuelles et artistiques ? Un maniaque ; un névrosé ? Le critique a-t-il une place définie, un statut précis dans le champ culturel et politique de son temps ? Quelle est au juste la nature de son activité ? Il pense ; il lit ; il écrit… Il va voir des expositions, des films, des spectacles… Grand bien lui fasse, chacun ses soucis ! Il prend note ; il commente ; il réfléchit... à supposer que nous sachions clairement à quoi renvoient ces divers exercices de la pensée, qu’on puisse les réunir dans un même effort de compréhension, pourquoi éprouve-t-il le besoin de les manifester au grand jour ? Est-il en quête de reconnaissance ? À quoi bon faire part de ses impressions et de ses observations ? Pense-t-il mieux que ses contemporains ? Son point de vue serait-il si singulier qu’il ouvre grands les portes du paradis de l’art, là où d’autres végètent dans les turpitudes  infernales du quotidien ? Le critique, est-ce cet insomniaque ne trouvant repos et félicité que dans les couvertures encore chaudes d’un créateur digne de ce nom ? Mais lui, quelle est la valeur de sa création sinon une simple redite, une réaction : la copie d’un écho ? Suffit-il, en somme, du désir de partager ses expériences avec d’autres et de transcender, par cette communication intime, l’isolement du moi, pour se mettre à raconter ?

© Brossy & associés

Les ballets C de la B sont au MC 93… Jeudi 25 mai, jour de l’Ascension, je découvre Bobigny pour la première fois. Le bus 322 qui doit nous conduire de la place de la Mairie de Montreuil au centre commercial où se dresse la Maison de la culture de Seine-Saint-Denis (MC 93) fraichement rénovée,  s’arrête place Carnot sans autre forme d’explication. Personne ne tient à prendre deux autostoppeurs pourtant habillés pour l’occasion. Soit, notre couple marchera, non sans nervosité, depuis Romainville, traversant un pont au-dessus des rails de RER, puis un autre qui passe au-dessus de l’Ourcq, avant d’arriver à bon port. Sous un ciel bleu azur sans le moindre nuage voici qu’apparaît enfin l’image de la banlieue Est, la vraie, celle des clips de rap : tours HLM, voitures qui foncent à toute allure le dernier titre de Fianso poussé à fond, une bande de jeunes qui s’improvise un barbecue en plein milieu du trottoir… ambiance ! Nous sommes donc en retard pour la pièce d’Alain Platel : Nicht Schlafen (Pas dormir).

Au moment où nous entrons dans la salle, les neufs danseurs se foutent sur la gueule avec une violence non-feinte : ça tire, ça pousse, et ça s’étrangle à qui mieux mieux. Des carcasses de chevaux entassées sur une sorte de promontoire en palettes constituent le décor de cette séance de pugilat chorégraphié. Une immense toile brunâtre déchirée limite le fond du plateau. Huit hommes et une femme s’entredéchirent. Ils s’arrachent leurs vêtements, finissent en lambeaux. Y a de la joie !

© Chris Van Der Burght

Commence la musique de Mahler – compositeur mort à Vienne en 1911. C’est bientôt la guerre. « Le début d’une nouvelle ère, incertaine et chaotique… » Et c’est de la danse contemporaine inspirée par la lecture de l’ouvrage de l’historien Philipp Blom, les Années vertigineuses. Europe, 1900-1914. Comme l’explique le livret : « à la musique de Mahler se mêlent les traditions polyphoniques des chanteurs congolais Boule Mpanya et Russel Tshiebua… » Blacks, beurs, ritals, feuj’… il y a de tout sur la scène. Comme l’argumente le chorégraphe : « cette danse s’inscrit dans le monde et le monde appartient à tous. » Chacun lutte avec lui-même, se déleste d'un geste qui devient mouvement, tombe sur l’autre, en attendant qu’on lui tombe dessus, des connexions naissent, des contacts se nouent entre ombre et lumière. On mime les figures de l’autorité et de la soumission. On avilit ; on domestique. On prie ; on aime. Il y a de l’ironie, de la tendresse, de la bestialité, de la grâce. Soudain on devient fou, on perd pied, puis on se relance vers l’avant, ou l’on chute à même le sol dans un abandon primordial ! La vie est une analogie, ici ça n’est que ça. Tout est déstructuré, puis se restructure mystérieusement. Les danseurs se rassemblent en une architecture éphémère qui se délite soudain sous l’emprise du chaos. Ce sont des cadavres qui prennent vie, des visages qui se déchargent d’un masque pour en essayer tout de suite un autre. Des souffles et des cris, des voix, des chants.

© Chris Van Der Burght

Que font-ils là ? Mais que viennent-ils faire ici ? Comme nous étions en retard nous ne savons pas ce qu’il y avait à l’origine. Les danseurs sont-ils déjà sur le plateau dès le début de la pièce, ou bien arrivent-ils peu à peu ? Et la fin ne semble pas non plus finir, elle tremble encore, elle sursaute, elle se trémousse, se contorsionne sur elle-même  dans les ultimes jaillissements symphonique de Mahler : une musique pour un monde brisé.

Alain Platel : Au départ, cette musique symphonique du romantisme tardif ne me disait rien. Mais en lisant livre de Phillipp Blom, les Années vertigineuses. Europe, 1900-1914, le fait de travailler avec la musique de Mahler me parut soudainement un défi intéressant. Tout ce que je lis ces derniers jours à propos de Donald Trump ou d’Erdogan, de la terreur de Daesh, du Brexit et du nationalisme partout en Europe, présente de nombreuses parallèles inquiétantes avec l’époque de Mahler.  

Le critique est-il un spécialiste ? Peut-il parler de tout ? A-t-il le droit de se demander à haute et intelligible voix, comme maintenant : « pourquoi ces carcasses de chevaux ? », puis de se répondre à lui-même : «  mais c’est bien sûr ! à cause d’Horace Mc Coy ! Le célèbre auteur d’On achève bien les chevaux, de 1935 : cette histoire d’un marathon de danse aux USA qui se déroule pendant la période de la grande Dépression. Sur la jetée-promenade de Santa-Monica, dans un ancien dancing populaire, il s’agit de tenir le plus longtemps possible sur ses deux jambes, jusqu’à épuisement complet du corps ; être endurant pendant des centaines d’heures d’une marche cadencée, afin de mériter les mille dollars du prix, tout juste de quoi survivre… »

© Chris Van Der Burght

Mais est-ce bien cela ? N’est-ce pas plutôt à cause des innombrables chevaux morts durant la première guerre mondiale, comme une mise en garde, ou un rappel, mais de quoi ? des tranchées, des poilus, des premiers pas du nationalisme de masse ? Le critique prétend avoir les idées clairs, disposer d'une bonne mémoire, posséder des références. Il s’arme de citations, compare, nuance… mais de quel droit donne-t-il le sens d’une œuvre ? Au nom de quoi impose-t-il une lecture ? Pourquoi veut-il par-dessus le marché connaître les tenants et les aboutissants de cette nouvelles Maison de Culture de Bobigny ? S’inscrit-elle dans une véritable démarche d’ouverture urbanistique ? Est-ce une avancée de plus dans la politique coloniale de Paris vis-à-vis de sa banlieue, hypocrite paravent d’une logique sécuritaire toujours prête à résoudre la question sociale ! Le critique n’est jamais loin de la parano…

Il se demande à qui est vraiment destinée cette pièce de Platel par exemple. Pour le plaisir de qui fait-on suer des danseurs à l’intérieur de la salle ? Et aussi pourquoi les employés à l’entrée étaient des jeunes « issus de l’immigration », alors que le personnel derrière le comptoir était blanc et vieux ? Pourquoi des tarifs si élevés pour les billets, pourquoi le gobelet de bière à trois euros ? Le critique ne roule pas sur l’or, mais il aime prendre du bon temps… et d’ailleurs, pourquoi  n’y avait-il pas de terrasse devant l’établissement alors que la nuit était si douce, si propice à la rencontre… Et pourquoi, enfin, le public ressemble de manière si caractéristique à la branchitude métropolitaine, contrastant si nettement avec le style local ?

© Chris Van Der Burght

On rêve d’un monde où ces univers ne feraient pas que se croiser de loin mais regarderaient en direction de la même horloge, chacun décalant l’autre, tenant compte du rythme de son prochain pour faire l’histoire main dans la main. On rêve de cette Maison du théâtre au cœur de la cité où la curiosité répondrait à la liberté et l’enthousiasme à l’égalité... « Naturellement la rencontre de tous les habitants de la cité idéale se ferait au sein de ce « théâtre » habité par eux, dont l’espace et les circulations intérieures seraient adaptés. Ce serait le cœur de la cité, le lieu du peuple et de sa convivialité » comme le rêve la nouvelle directrice du lieu, Hortense Archambault… Le critique rêve debout, les yeux grands ouverts, il rêve de métamorphoses et d’amitié... Et en même temps, il ne peut s’en empêcher, sans cesse il interroge : « à qui appartient le monde, et de quel monde s’agit-il au fond ? » Une série de questions sans réponses, dont le critique n’a qu’une vague intuition. En ce qui me concerne, je ne suis pas si convaincu de répondre à la définition du dictionnaire de poche, d’être « cette personne qui fait profession de juger, de commenter les ouvrages de l’esprit, les œuvres d’art (à la radio, dans la presse) ».

Pourtant, comme le critique je sens intérieurement que certains problèmes sont à poser ; et peut-être le critique sent-il comme moi qu’il n’a pas toujours les moyens ni les méthodes requises pour les faire entendre. Nos paroles sautent dans le vide sans s’encombrer de filet, risque bien léger il est vrai, peut-être aussi léger qu’un pas de danse dans un monde brisé, à pratiquer collectivement ?

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Nicht Schlafen (Pas dormir)

Chorégraphie d’Alain Platel, Ballets C de la B

Composition et direction musicale de Steven Prengels

Création et interprétation par Bérengère Bodin, Boule Mpanya, Dario Rigaglia, David Le Borgne, Elie Tass, Ido Batash, Romain Guion, Russell Tshiebua, Samir M’Kirech