Siham Najmi a rencontré France Bastoen au Théâtre le Public, où se joue en ce moment Tristesse animal noir, une pièce écrite par Anja Hilling. Attention, expérience foisonnante garantie (comme le spectacle)...

Et en même temps, le théâtre, plus que bien d’autres arts de la scène, permet d’avoir un décalage entre ce qu’on voit et ce qu’on est censé voir. Il y a moins de réalisme. C’est justement ce qui est drôle dans Tristesse animal noir : tu aurais pu mettre de longs cheveux bruns mais non, tu viens avec tes cheveux blonds et courts alors que la didascalie nous dit : « Jennifer a de longs cheveux bruns » ; et c’est ce qui fait rire la salle, c’est la beauté du théâtre. On s’abstrait totalement de l’apparence physique. Si on nous dit qu’elle est brune et qu’elle a des longs cheveux, on l’accepte. À l’inverse, rien n’empêcherait une comédienne brune de représenter Marilyn.

FB : Oui, mais c’est plutôt une question de légitimité. Quand on te donne l’autorisation, tu es prêt à tout et tu y crois à fond.

 

Tu joues ici avec Laurent Capelluto, qui fait partie de l’Infini Théâtre comme toi. C’est un hasard ?

France Bastoen (Jennifer).
France Bastoen (Jennifer).

FB : Je ne sais pas si tu as entendu parler de l’aventure de Zut, zone urbaine théâtre il y a dix-quinze ans. En fait, on est une génération qui est sortie du Conservatoire au moment où le metteur en scène de cette pièce, Georges Lini, a monté cette salle de théâtre qui présentait uniquement des textes contemporains. C’est un passionné de théâtre contemporain et donc moi, j’étais dans sa classe au Conservatoire. Il s’est entouré d’une bande de comédiens qu’il connaissait, avec qui il avait l’habitude de bosser, avec qui il avait un lien affectif, pour mettre sur pied tous ses projets. Et Laurent, qui était à l’Infini Théâtre, a fait partie des tout premiers projets au Zut, comme moi, avec plein d’autres. Itsik en a aussi fait partie. Et on a eu aussi comme prof au Conservatoire Dominique Serron, tant Georges que Laurent et moi, et donc voilà, c’est un peu une mouvance… Laurent et moi avons déjà fait plein de spectacles avec Georges Lini. Pour Serge et Julien, c’était la première fois. Pour Nargis, c’était la deuxième fois.

 

Si tu as l’habitude de jouer avec Laurent Capelluto, ça devait être plus facile…

FB : Oui, c’est toujours un plaisir de jouer avec Laurent. Avec les autres aussi. Serge, par exemple, c’était la première fois que je jouais avec lui et je trouve que c’est un fantastique acteur. J’étais très heureuse de jouer avec lui enfin. Avec les autres comédiens aussi, en fait. Tout le monde était très bien.

 

Toute la distribution est de qualité. Le spectacle tient bien. Est-ce que c’est parce qu’il y avait un metteur en scène à poigne derrière ?

FB : Non, avant tout parce que les comédiens étaient là pour donner le meilleur d’eux-mêmes, sinon tu ne montes pas sur scène… Après, Georges est quelqu’un qui ne lâche pas. Il est à l’écoute des propositions qu’on peut lui faire. Mais tant qu’il n’a pas ce qu’il veut, il continue de chercher. Je pense qu’il a un très bon instinct.

 

Serge Demoulin (Martin).
Serge Demoulin (Martin).

Et en même temps, il est plus confortable pour toi de travailler avec un metteur en scène qui te connaît, qui sait déjà ce qui te plaît, le type de jeu que tu affectionnes. Par exemple, est-ce lui qui t’a demandé de chanter ?

FB : Non, ça c’est parce que j’aimais beaucoup Kate Bush quand j’étais jeune. Julien essayait de trouver la mélodie et je la lui ai chantée, puis ils ont trouvé que ça donnait bien.

 

Et c’est Georges Lini qui a voulu monter la pièce si j’ai bien compris.

FB : Oui, c’est lui qui a mis en route le projet et réuni les gens autour de lui.

 

C’est le genre de rôle qui vous appelait aussi ?

FB : Oui, dès que j’ai lu le rôle, j’ai adoré. Et puis, j’ai confiance en la capacité de Georges à trouver des super-textes. Voilà, il aime ça, c’est vraiment un découvreur de textes.

 

Mais quand on voit ton parcours, il y a beaucoup de pièces classiques aussi. Tu arrives à faire le grand écart sans problème ?

FB : Oui, autant la tragédie que la comédie, autant le cinéma que la série télé. C’est ce que j’aime, passer d’un genre à l’autre.

 

La télé et le cinéma sont tout de même venus beaucoup plus tard.

FB : Oui, mais c’est comme ça que les choses se mettent en place. Je pense aussi qu’il y a quelques années, on faisait du théâtre en se disant : le cinéma, c’est Paris. Je pense que ça s’est davantage développé en Belgique. Pour le cinéma, il y a une mode des comédiens belges qui sont reconnus en France, alors qu’ils ne l’étaient pas avant.

 

C’est tout de même difficile de ne vivre que du théâtre.

FB : Oui, mais je crois que le comédien belge, au contraire du comédien français, fait un peu de tout. Il fait du doublage, du théâtre, du cinéma, de la télé, il est prof.

 

Peut-être qu’on est plus fort quand on fait partie d’une troupe.

FB : Il faut de toute façon diversifier les activités parce que la troupe, au sens strict du terme, ça n’existe plus vraiment. Il y a bien sûr des fidélités, des histoires, des choses qui reprennent et qui recommencent mais il n’y a aucun endroit où on est payés à l’année pour jouer.

 

Itsik Elbaz (Oskar) et Laurent Capelluto (Paul).
Itsik Elbaz (Oskar) et Laurent Capelluto (Paul).

Est-ce que ça veut dire que tu regardes plus s’il y a des castings ?

FB : Disons que je regarde plus ce qui s’y passe, j’ai fait une démo, mais je ne suis pas non plus allée à Paris toquer aux portes. Je ne peux pas me permettre de tout mettre de côté pour me consacrer au cinéma. Il y a des gens qui décident d’arrêter le théâtre pendant une période pour pouvoir se rendre disponible pour le cinéma, mais c’est peut-être quand il y a déjà une certaine régularité dans les propositions. Cela n’est pas mon cas, ça reste occasionnel pour moi. Je pourrais me dire : je prends un an pour ça, mais je n’ai pas encore osé le faire.

C’est très différent aussi.

FB : Je dirais que c’est vraiment la question du temps, qui est différente. À plein de niveaux. Au théâtre, tu passes plein de temps à répéter, ce qui n’est pas spécialement le cas au cinéma, sauf avec les frères Dardennes. Tu as le temps de la représentation qui peut durer une heure, une heure trente, deux heures. Au cinéma, tu passes énormément de temps à attendre et puis ce sont des séquences très courtes, tu es toujours coupé. Les choses ne t’appartiennent plus. On te vole pas mal de choses. Au théâtre, tu es quand même aux manettes. Si ce jour-là tu as envie de jouer ton rôle d’une certaine manière, tu le fais. Tu peux le faire au cinéma, mais le réalisateur va quand même garder la version qui lui plaît. Ce qui va rester à l’image, ce sera une chose. Au théâtre, tu peux essayer différentes choses d’une représentation à l’autre.

 

Et c’est le cas ici dans Tristesse animal noir ?

FB : On a l’impression de faire relativement la même chose mais il y a quelque chose qui nous échappe d’un soir à l’autre. On est quand même sur le fil dans ce genre de spectacle. Il y a parfois des metteurs en scène qui donnent juste des repères et le voyage que tu fais entre les deux t’appartient, et d’autres qui sont plus directifs

 

Et ici, il y a un travail collectif, ou de toi au metteur en scène, ou alors de la liberté dans ce que toi, tu apportes ?

FB : On a cherché ensemble. On n’a pas tellement parlé en termes de personnages. C’étaient des choses sur lesquelles on se mettait d’accord, on en gardait certaines, on en changeait d’autres. Et puis, il y a des éléments qui se modifient en cours de représentation aussi.

 

C’est une pièce qui avait été jouée avant en Belgique ?

FB : Non, en Belgique c’est une création.

 

Ça a quand même un chouette petit succès. Est-ce qu’il y aura une reprise ?

FB : On le joue d’office au Jean Vilar au mois d’octobre pendant quinze jours parce que c’est une coproduction dès le départ. Tu sais, la vie d’un spectacle s’organise aussi avec un diffuseur, ce qui n’est pas prévu ici. Et puis, c’est un plateau lourd, on est quand même sept sur scène. On est à une époque où les choses qui tournent sont les spectacles de plus petite taille.

 

D’après toi, qu’est-ce qui fait la réussite de vos représentations ?

FB : Faire confiance au beau texte, c’est déjà un pas dans la réussite du spectacle.

 

Les mêmes.
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C’est un pari osé aussi, parce qu’il faut que le spectateur puisse recevoir un texte aussi écrit.

FB : Quand je disais qu’Anja Hilling mettait au défi, je pense que c’est vraiment ça, qu’elle s’est dit : « Allez, comment allez-vous faire ? »

 

C’est très particulier pour le comédien de commencer à expliquer ce qu’il fait.

FB : Pour la partie incendie, c’est une suspension de l’expression qui passe par la langue.

 

Ce n’est pas toujours évident de se ramasser en tant que public une description de vos états intérieurs qui passe par de longs monologues.

FB : Il y a quelque chose de l’ordre de l’expérience dans ce spectacle.

 

Oui, une expérience qui convoque l’effort du spectateur.

FB : Ça demande du travail. Et c’est aussi une volonté dans la manière dont c’est mis en scène par Georges de laisser le spectateur faire une part du boulot.

 

N’hésitez pas à aller faire votre part du boulot au Public. La pièce d’Anja Hilling s’y joue jusqu’au 30 avril. Expérience foisonnante garantie.

Tu te débarques et ne comprends pas d'où vient cet entretien ?

Retrouve ici la première partie !

En savoir plus...

Tristesse animal noir Écrit par Anja Hilling Mis en scène par Georges Lini Avec Laurent Capelluto, Itsik Elbaz, Serge Demoulin, France Bastoen... Vu le 12 avril 2016 au Théâtre le Public Á voir jusqu'au 30 avril 2016. Texte publié aux éditions Théâtrales, éditeur et agent de l’autrice, traduit par Silvia Berutti-Ronelt, en collaboration avec Jean-Claude Berutti Création et coproduction de la Compagnie Belle de Nuit, du Théâtre Le Public et de L’Atelier Théâtre Jean Vilar.