À l’ère du post-pacifisme, de la peur et de la normalisation exacerbée, TENTEZ L'EXPÉRIENCE DU TOTALITARISME.

Le sage est certes un philosophe fatigué, mais il a parfois quelques intuitions géniales. Lorsque ça lui vient, inutile d’aller se coucher, il faut écouter, et enregistrer son monologue. Il dit :

Le désastre a vraisemblablement trouvé son animal fétiche. C’est un chat, naturellement. Discret, élégant, capricieux, il n’en fait qu’à sa tête. Ne suivant que ses désirs – ou la logique de son bon plaisir – il se frotte à toutes les caresses, il aime qui le flatte.

Ceci est une métaphore, n’est-ce pas ?

Disons que l’humain qui est l’agent de cette catastrophe en cours – ou le spectateur permanent – mérite tout, ou du moins a le sentiment de tout mériter, puisqu’il croit prendre tout sur soi… On proclame que l’évangile se démocratise depuis la découverte des Amériques, et on a raison d’affirmer pareille ineptie : l’individu désastré est à l’image du Christ, il porte sa croix… sur sa main.

Je médite longtemps ces paroles sans y rien comprendre, lorsqu’on dessine au Bic noir une croix sur ma main.

C’est mon ticket d’entrée qu’on caricature de la sorte dans la file d’attente d’une pièce de théâtre, ce samedi 17 juin au cinéma Luminor. « C’est la représentation qu’il vit – ou qu’il s’imagine vivre… » Disposons-nous d’un libre arbitre ? Sommes-nous les pilotes de notre propre véhicule ? Qu’est-ce qui nous conduit et vers quel horizon ? On avance sur la route, sur le chemin, sur la voie, on est en marche, d’accord, mais vers où et pourquoi ? « Le théâtre n’est pas toujours où on le croit, ni ce qu’on pense. » Ceux qui se posent ce genre de questions sont à la pointe du désastre, ce sont les acteurs. Leur science est celle de l’instant. Et au cœur de l’instant il n’y a rien. « Rien que le vide intérieur et les murs tout autour. » Ces murs ne sont toutefois pas n’importe lesquels car le désastre a une histoire, comme toute civilisation au reste. Ces murs sont ceux d’un cinéma, en l’occurrence « le plus vieux de Paris », le Luminor, numéro 20 rue du Temple.

« Mais qu’est-ce que le désastre ? » Imaginons une étoile ; ou mieux, une comète. « Le désastre est le négatif de cet exercice d’imagination… Ensuite tout doit disparaître. Tout doit partir en fumée… » Il faut que tout brûle !? « Ce n’est pas une revendication, c’est l’aboutissement nécessaire du processus, c’est le cheminement de l’idée. » On ne sortira plus prendre la rue pour lancer des pavés sur les forces de l’ordre ; nous ne serons plus de ceux qui dressent des barricades pour s’opposer à la tyrannie et aux coups d’états. Notre génération n’a plus rien à raconter que son épuisante quête de formes. Elle porte des sandales. Des sandales de tennis, blanches, comme on en portait à la gymnastique, avec une semelle plate et un élastique sur le coup de pied. Les chaussures les moins coûteuses. Après c’est le vide. « Qu’est-ce que le vide ? » C’est quand il ne reste plus rien, rien que le désastre. Et où est-on lorsque ça arrive ? « Dans la nuit, le plus souvent, ou en plein jour, mais sans soleil. » Dans un cinéma. Dans les murs du plus vieux cinéma de Paris, le Luminor.

« Et voilà le travail mon cher ami ! » C’était une visite de courtoisie, un tour du propriétaire, avec des acteurs, avec des salles et des écrans, avec des idées et des gestes, avec des cris, avec du vent… « Que cache un sourire ? » On connaît tous quelqu’un qui va mal, quelqu’un de malade, de fou, de mélancolique, de bipolaire, d’anormal, etc.  On connaît tous quelqu’un. Et si c’était toi ? Ni subjectif, ni objectif – si ce fruit d’une longue enquête était vous ?

Fruit selon le médecin de la tension et de la fatigue, qui étaient, à leur tour, la conséquence de la séparation et de la plongée dans l’inconnu avec ce que cela comportait – perte de statut, de liens, de points de repère les plus élémentaires, difficulté de communication, sensation de provisoire – à quoi il fallait ajouter le conflit entre le désir de tout découvrir et la conscience de ses limites…

Il faudrait dire alors : « C'en est fini de ce diagnostic ; ce genre de procès ne me concerne plus, je suis ailleurs déjà ! », et de poursuivre, dans la même veine : « Cet anéantissement, cette honte nous n’en avons désormais plus le goût, nous en avons assez de vos bilans de santé, et de vos remèdes, laissez-nous vivre ! » « Et c’est ainsi, précisément ainsi, que la liberté, pour vous, n’était plus un problème. C’est ainsi que la liberté était devenu le lieu de votre plus intime questionnement. » Et nous étions dehors. Et les gens allaient et venaient, comme d’habitude rue du Temple. Ce n’était qu’un pas à faire, entre la vie diurne et l’univers des songes, comme une langue oubliée qui remonte soudain à la surface.

Comme dit le poète : « Le ciel n’était plus une coupole. La terre n’était plus un soubassement. Ils n’étaient plus à unir. Il ne fallait plus de temple. Il n’y avait plus de nécessité de temple. » « Maintenant vous savez au moins pourquoi vous boitez, vous savez pourquoi vous avez le genou en compote comme si un train vous était passé dessus… » Ne reste plus qu’à prendre le parcours en sens inverse, à déchiffrer les traces de ses propres pas, pour comprendre le fin mot de l’histoire, pour saisir ce qui s’est réellement passé… pour mettre le doigt sur le moment où la dialectique du monde s’est arrêtée.

Sauf qu’une pièce n’est pas l’autre, et qu’une intrigue différente, d'un autre ton, se jouait en parallèle à celle à laquelle vous venez d’assister. Ainsi il manque et manquera toujours quelque chose, un élément, une piste, une clé, pour que la structure tienne debout dans votre esprit, et ce manque n’est pas un échec. « C’est le principe de toute recherche, de toute œuvre, l’allumette indispensable pour que le feu prenne dans la tête du spectateur » – ou dans le reflet du regard de l’acteur – « ainsi que dans la mémoire invisible de ce que cache un nom. » Et ce feu porte en effet un nom : Leah Lapiower. Il faudra tâcher de s’en souvenir à présent. « Car l’envers du désastre – l’être séparé de son astre – » c’est peut-être une nouvelle manière de nous raconter ? Étant ailleurs, parvenir à parler de la chose ; sans parvenir à exprimer la question centrale, partir et repartir d’elle à chaque instant, instinctivement. Les yeux se ferment, c’est l’heure où le sage s’écarte de la pensée pour s’enfoncer dans le livre de sa fatigue et s’y laisser sombrer.

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Les Anormaux – Pièce de théâtre immersive

Par le collectif Aubjectif

Du 15 au 18 juin 2017 au Luminor

http://www.luminor-hoteldeville.com/