Sylvia, produit par le Théâtre national, est la dernière production de Fabrice Murgia : s’inspirant de la vie de la poétesse Sylvia Plath, il met en scène neuf comédiennes, une équipe de tournage et un quatuor de musiciens pour un spectacle plein d’images.

J’avoue : j’ai été voir Sylvia en sachant que le langage de Fabrice Murgia n’était pas de mes préférés. J’avoue aussi : j’y ai été avec l’atelier « faire genre » organisé par le PAC, dans un esprit féministe et – peut-être ? – déjà un peu énervé que ce soit un homme qui mette en scène neuf femmes pour un projet autour de Sylvia Plath.

Ce ne sont pas les meilleures dispositions d’esprit pour aller voir un spectacle. Comme je m’y attendais, je n’ai pas tout à fait apprécié.

Pas de quoi en faire un article, me disais-je, pas de quoi prendre le temps de choisir les mots à mettre sur une page word ; c’est trop d’investissement pour une œuvre qui ne m’a ni énervée, ni touchée.

Ce ne sont pas les meilleures dispositions d’esprit pour aller voir un spectacle. Comme je m’y attendais, je n’ai pas tout à fait apprécié. © Hubert Amiel.

Puis j’ai lu l’article de Guy Duplat dans la Libre qui encense le spectacle, le qualifiant de « théâtre de lutte ». Je me suis étouffée dans mon café, ou quelle que soit la boisson que je buvais à ce moment-là. Autant la pièce ne m’avait pas mise en rage, autant lire ça à son sujet me mettait sacrément en colère.

Alors j’ai voulu prendre la plume pour offrir un contrepoint à mon collègue. Pour ne pas qu’on continue encore et toujours à tout confondre. Parce qu’il ne suffit pas de mettre en scène neuf comédiennes dans un contexte #metoo pour être subversif.

Si Sylvia est un spectacle de lutte, je ne dois pas comprendre ce qu’est la lutte. Moi, j’avais l’idée que la lutte, ça dérange. Ça provoque de la colère, de l’angoisse. Ce que j’ai vu était lisse, consensuel et très bien fait. Le plus dérangeant du spectacle était sans doute la musique parfois grinçante de An Pierlé. Pas le contenu. Surtout pas le contenu.

Je le reconnais donc, Sylvia est un joli spectacle. Une très grande scène, neuf comédiennes très belles et talentueuses qui incarnent toutes la poétesse, la chanteuse-compositrice An Pierlé et son trio jazz, une image vidéo très travaillée projetée en direct, une chorégraphie réglée au millimètre. Des scènes de colère bien interprétée, un verre qui se brise, de l’eau, des feuilles d’automne, une machine à fumée, des robes so fifties, une scénographie qui en met plein les yeux avec des structures sur roulette, des techniciens, une camérawoman. Ça en jette c’est sûr, on nous a pas volé nos dix-sept euros – place en tarif réduit. On imagine le budget du spectacle, ça fait rêver.

Je trouve qu’il en faut, des spectacles à gros budget, des spectacles ambitieux ; ne me faites pas dire ce que je ne pense pas. L’argent public injecté dans la culture est de l’argent bien utilisé, et si certains projets se font très bien avec trois bouts de ficelle, d’autres nécessitent réellement un investissement important (qui reste toujours dérisoire face au budget de l’armée, ce genre de trucs apparemment bien plus urgent). De plus, ce genre de spectacles fait vivre de nombreux artistes : l’équipe, contrairement à ce qui est devenu l’usage en ces temps de disette, est conséquente et rien que ça me fait plaisir.

Là où pour moi le bât blesse est que sans tout le décorum, il ne reste pas grand-chose.

Je trouve qu’il en faut, des spectacles à gros budget, des spectacles ambitieux ; ne me faites pas dire ce que je ne pense pas. © Hubert Amiel.

Je rappelle un peu le contexte : Sylvia Plath est une poétesse américaine, née en 1932 et décédée en 1957. Elle est connue notamment pour son ouvrage The Bell Jar, qui relate sa première dépression. Son recueil de poésie le plus connu est Ariel, publié à titre posthume. Un peu comme Marilyn Monroe, on se souvient d’elle pour son œuvre et pour son destin tragique : bipolaire, elle se suicide en mettant sa tête dans le four alors que ses deux enfants sont dans la chambre à côté, et n’obtient une véritable reconnaissance dans le monde littéraire qu’après son décès.

Sa relation avec son mari Ted Hugues, également poète, a fait couler beaucoup d’encre. Certains voient en Sylvia Plath le symbole des femmes dont le génie a été écrasé par celui de leur mari, des femmes déchirées entre leur vie de famille, d’épouse et de mère, et leur existence en tant qu’artiste. Elle a effectivement dactylographié l’œuvre de son mari, assumé la majeure partie des tâches ménagères et parentales, accepté des boulots alimentaires pour permettre à Hugues d’écrire. C’est d’ailleurs lorsqu’ils se sont séparés qu’elle a été la plus productive pour son œuvre propre. Elle est donc devenue une figure féministe, sans doute malgré elle.

J’aime bien sa poésie. Je la trouve compliquée, troublante, sinueuse, parfois dérangeante. Le contraire du spectacle de Fabrice Murgia.

Le spectacle nous met en présence de neuf actrices qui sont à la recherche de « Sylvia » – je n’aime pas nommer les femmes uniquement par leur prénom, mais c’est ici le titre choisi par Murgia. Elles l’incarnent tour à tour, parfois même en même temps, et préparent les scènes des unes et des autres dans une co-construction. Nous assistons également à des discussions entre elles autour de la poétesse, en direct ou via des enregistrements sonores. Ces discussions dramaturgiques prennent place dans une partie du décor qui reproduit des loges.

Le processus de construction constante du propos pourrait permettre d’interroger les images construites autour de Sylvia Plath. Le fait de ne jamais l’incarner que par de courts moments pourrait permettre aussi une vision plus large et plus complexe que simplement l’histoire de la pauvre bipolaire suicidée. Il n’en est rien.

Elles l’incarnent tour à tour, parfois même en même temps, et préparent les scènes des unes et des autres dans une co-construction. © Hubert Amiel.

Tout d’abord, l’histoire qu’on nous raconte parle très peu de Sylvia Plath. Elle parle de sa relation aux hommes en général, et à Ted Hugues en particulier. Elle parle de son incapacité à vivre, pas de sa rage à essayer de le faire au mieux. Les images d’une femme désemparée et à la limite de la crise de nerfs s’enchaînent. Dès le début, nous savons que l’histoire finira mal, et Sylvia, incarnée par différentes comédiennes, semble le savoir aussi. On dirait qu’elle ne croit pas elle-même à ses ambitions. Il y a peu de contenu sur son rapport à l’écriture, à la création, sur ses ambitions artistiques, sur sa vision politique, sur son rapport à la nature, sur sa maternité, sur sa relation avec ses parents – elle a pourtant laissé une correspondance impressionnante à sa mère.

Ensuite, les moments où les actrices « prennent le pouvoir » et mènent cette co-construction apparente autour de Sylvia sont tellement contrôlés que j’ai du mal à croire qu’ils viennent d’elles. N’ayant pas été dans les coulisses, je ne peux pas le savoir, évidemment, mais j’ai ressenti peu de réelle complicité entre elles sur scène, peu d’espace de liberté et peu d’organicité. Les discussions qu’elles portent, les chorégraphies qu’elles effectuent sont impressionnantes au niveau technique, mais m’ont mise à distance parce qu’elles interviennent dans un cadre trop précis, étouffant. Je n’avais pas l’impression qu’elles cherchaient Sylvia ensemble, mais plutôt qu’elles effectuaient un ballet bien rôdé autour d’une figure qui aurait pu être n’importe laquelle, finalement. Et lorsque la Sylvia Plath d’après Fabrice Murgia apparaissait, c’était uniquement aux travers de clichés. La femme hystérique, hurlante, folle, blessée, ou alors la femme essentialisée qui accouche dans la forêt d’automne, proche de l’instinct, proche des bêtes. La co-construction perd de son intérêt puisqu’elle relaie finalement un seul point de vue.

La déclinaison de Sylvia en neuf comédiennes était peut-être une tentative de l’universaliser : cette femme qui a été écrasée par un génie masculin aurait pu être n’importe laquelle des femmes. Nous partageons toutes son destin. Parallèlement, Ted Hugues est incarné par un comédien présent dans le public, un faux spectateur qui met un masque : il n’est pas vraiment un personnage, plutôt un archétype masculin qui, de nouveau, pourrait être n’importe qui.

La tension qu’il peut exister entre la scène et l’image, la scène qui dément l’image et vice-et-versa, et donc l’enrichissement de sens qui peut en naître, n’existent tout simplement pas. © Hubert Amiel.

Mais pour moi, cela enlève toute responsabilité à Hugues en tant qu’individu, et toute possibilité de pouvoir sur sa propre existence à Plath. Or, elle a eu du courage, du génie et de la force. Elle n’a pas fait que subir un « destin commun ». De plus, si c’était ça le message, j’aurais aimé beaucoup plus de contexte quant à la condition des femmes à cette époque et quant à l’histoire singulière de Sylvia Plath. Il y a une liste de femmes écrivains précédant Sylvia à la fin du spectacle, la plaçant dans une « généalogie » – uniquement pour celleux qui connaissent l’histoire de ces autrices d’ailleurs –, et une interview audio dans laquelle Ted Hugues la rabaisse complètement, et en termes d’éléments sociaux du contexte, c’est tout.

Tout comme à la co-construction qui est selon moi sous-exploitée durant tout le spectacle, Fabrice Murgia met en scène un dispositif qui lui est cher : tout est filmé en direct et retransmis sur un écran, avec une virtuosité technique impressionnante. L’image est magnifique. C’est intéressant, au début, de voir la différence entre la mise en scène de l’image et l’image retransmise. Cependant, après dix minutes, le procédé est clair et j’ai commencé à me demander à quelles fins il est utilisé. En effet, pour moi, les possibilités que recèlent la construction de l’image en direct ne sont pas exploitées jusqu’au bout. La tension qu’il peut exister entre la scène et l’image, la scène qui dément l’image et vice-et-versa, et donc l’enrichissement de sens qui peut en naître, n’existent tout simplement pas. C’est impressionnant, point. Un peu comme le jeu pianistique de Lang Lang : brillant et sans profondeur. Les actrices jouent ce qui se passent à l’écran, l’écran nous montre en gros plan ce que jouent les actrices, et autour il y a l’efficacité professionnelle des techniciens – je salue Juliette Van Dormael qui gère comme une bête, au passage.

Tout le long du spectacle, An Pierlé et les musiciens Koen Gisen, Hendrik Lasure et Casper Van de Velde chantent, jouent, créent des atmosphères sonores. De nouveau, le procédé est impressionnant, joli, touchant à certains endroits mais on se demande pourquoi ils sont là tout le temps. En tant que spectatrice, j’étais tellement baignée dans le son que je n’avais plus l’espace d’y penser ou d’apprécier ses variations : comment et pourquoi évolue-t-il ? Comment se lie-t-il aux actions effectuées sur scène, comment souligne-t-il, contredit-il le jeu ? Il était là, comme la retransmission d’images, un peu comme une fatalité qui ne nous laisse jamais le temps de souffler.

Finalement, dans le jeu, dans les images, dans le son, tout était bien fait. Mais la surenchère de ce « très beau » m’a complètement déconnectée. De plus, je n’ai pas compris au service de quoi tous ces moyens humains et techniques étaient mis en branle.

© Hubert Amiel.

Sylvia est, selon moi, un spectacle qui peut plaire à beaucoup parce qu’il est impressionnant et très bien réalisé dans son genre. Ce n’est pas un langage théâtral qui me plaît ou me touche, mais ça reste subjectif. Par contre, le présenter comme un spectacle féministe, un spectacle politique, de lutte, avec un contenu subversif, c’est un peu prétendre que le Parti écolo a un programme radical. Ça a pour conséquence que beaucoup de personnes finissent par voter pour eux en pensant que les choses vont changer, et puis pensent à autre chose leur devoir accompli.

Alors j’appelle à aiguiser notre critique, notre regard, pour ne pas avaler toutes les couleuvres qu’on nous présente sous forme de « contenu militant ». Ne nous laissons pas dépolitiser, déposséder de la réflexion et du concept même de lutte.

Pour finir, si vous voulez vous renseigner de manière ludique sur Sylvia Plath, et particulièrement sur sa relation à Ted Hugues, je vous conseille le très beau livre les Femmes du braconniers de Claude Pujade-Renaud.

Par la racine de mes cheveux un dieu s’est emparé de moi.

J’ai grésillé dans ses volts bleus comme un prophète du désert.

Comme une paupière de lézard la nuit s’est fermée d’un bruit sec :

Le monde n’est plus qu’un long jour blanc dans une cavité sans ombre.

Un ennui rapace a cloué ma vie à cet arbre.

S’il était moi, il ferait ce que moi j’ai fait.

 

Le Pendu, issu du recueil Ariel traduit par Valérie Rouzeau.

En savoir plus...

Sylvia

Mise en scène
Fabrice Murgia

Musique
An Pierlé Quartet
An Pierlé : voix et piano
Koen Gisen : clarinette basse, sax, guitare et percussions
Hendrik Lasure : clavier et ordinateurs
Casper Van de Velde : percussions

Avec
Valérie Bauchau, Clara Bonnet, Solène Cizeron, Vanessa Compagnucci, Vinora Epp, Léone François, Magali Pinglaut, Ariane Rousseau, Scarlet Tummers

Direction photographie
Juliette Van Dormael