20 février 1999. Sarah Kane vient d’avoir vingt-huit ans. Elle se pend avec ses lacets dans les toilettes de l’hôpital King’s College de Londres, quelques semaines après avoir achevé la rédaction de 4.48 Psychosis.

Ce qui me frappe dans cette pièce ? Le texte. Comment une coordonnée simple et brute en détermine toute la dramaturgie : 4 h 48. À ce moment-là, Sarah Kane ne sera plus. Ici, c’est Sophie Cadieux qui se charge de tout le poids de cette disparition programmée. En attendant, il faut parler. C’est le texte, dans une nouvelle traduction de Guillaume Corbeil. Il faut parler, et que faut-il dire d’autre que la mort qui vient ? Pourquoi bientôt il n’y aura plus personne. Pourquoi ce refus de vivre cette vie-là est une raison supérieure. Existentielle, radicalement libre, ce qu’on veut... Quelque chose comme une intelligence physique, une pensée à fleur de peau. Ce que cette actrice raconte ? Sa révolte. Complète, absolue, sans rémission. Il faut surtout qu’on comprenne qu’elle sait de quoi elle parle, qu’elle a fait le tour de la question.

© David B. Ricard

Une femme est là, sur la scène, elle parle dans un micro. Le pied devient vite une lance alors que le rideau s’ouvre sur un pan de mur rouge, côté jardin. Côté cour, on entrevoit un espace maintenu dans l’obscurité dans lequel flotte de rares lumignons. La mise en scène est de Florent Siaud ; le texte est traduit de l’anglais vers le canadien. Peu importe si c’est encore la francophonie ou la limite même d’un délire qu’on appelle langage. Cette folie-là est pur poème. Contact incessant entre la tragédie de vivre et la délivrance prochaine. Nul espoir d’un après, puisqu’après il n’y a rien. Ce rien se fait œuvre écrite, sur la page en train de naître sous nos yeux. Sarah Kane revient d’entre les morts, avec ses cris et ses sourires, avec tout son amour blessé, immense défi qu’elle jette à la face de ses contemporains : les docteurs, la société. L’encre rouge de ses mutilations, les flocons de neige noire de ses lignes.

L’actrice se dénude des vains oripeaux, des conventions imaginaires, dans le mouvement de dire la psychose. Jouant avec une chaise, elle mime le rôle de la patiente abattue avant d’ôter son pull de laine blanc, laissant voir une cote de maille lui recouvrant le sein. Elle énumère les produits qu’on lui donne à avaler, convaincue que jamais il n’y aura de médecine apte à donner sens au monde. L’inventaire de cette pharmacopée impressionnante est un dictionnaire de l’âme à l’envers : les noms de produits se bousculent dans une rage sans remède. L’état du monde n’est pas affaire de santé mentale. Qui faut-il soigner ? Absurde à cause de l’histoire ou du destin ou de tout autre cause logique que la science psychiatrique peut étudier de près mais que l’individu endure à travers les affres d’une conscience brisée. Qui va mal ? Qui va bien ? Gilet jaune, costume trois pièces, camisole de force, corps sans uniforme ?

Nos repères du normal et du pathologique tanguent soudain. Nous nous retrouvons auprès d’elle dans ce labyrinthe dont la seule issue sera le suicide, partagé entre le rire et l’angoisse, jouissance et détresse. Sarah Kane s’adresse à l’avenir, ce public potentiel à l’écoute de ses mots : c’est nous un instant au présent. Elle nous parle de là-bas, le temps d’un échec partagé. Sophie Cadieux porte cette énigme d’une manière si puissante et si juste que la vérité du diagnostic ne compte plus. Derrière le mur, une trappe, une lumière crue. La décision de mettre fin à ses jours a été prise et arrêtée. Aucun point final pourtant n’apparaît de lui-même... Les quelques images qui ont défilé ici et là dans le décor n’atteignent plus cette solitude posthume. Des danseurs ont traversé la scène comme une meute de mauvais rêves sortis des enfers sans modifier la trajectoire d’un iota... Par delà tous les effets peut-être superflus, reste cette présence d’un texte-femme comme un rendez-vous impossible à éviter avec la mort. Trop tard ? Trop tôt ? Le rideau se referme. Le bourdonnement continue. Nous sommes encore là, elle aussi, quelque part. Et qui es-tu, toi qui t’en vas ? Toi qui ne cesses de t’en aller ?

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4.48 Psychose

Sarah Kane / Flaurent Siaud

du 16 novembre au 2 décembre 2018

Théâtre Paris-Vilette

60 minutes