Alicia Hernandez-Dispaux est une jeune photographe basée à Bruxelles : elle expose cette semaine dans la galerie Karoo et répond ici à nos questions.

Alicia Hernandez-Dispaux, racontez-nous l’histoire de la série présente dans la galerie Karoo.

Plusieurs raisons expliquent cette sélection. Cela fait à peu près un an que je sens que mon travail commence à prendre une forme plus précise, il gagne petit à petit en cohérence. J’ai commencé à photographier la rue lors d’un voyage en février 2013. Depuis, j’ai expérimenté quelques portraits et l’abstraction à travers les reflets. À présent, je reviens vers mon premier sujet, la ville, ses rues, les gens qui les animent. Cette série est représentative de mon regard, de la manière dont je vois et observe le quotidien. Tous ces personnages, souvent fantomatiques, ne font que renforcer l’idée de passage, de l’éphémère, du fugitif et s’ils participent à un sentiment de nostalgie pour certains spectateurs, les capturer est une façon pour moi de m’inscrire dans l’instant présent. C’est probablement la raison pour laquelle j’aime ce médium.

La plupart de ces photographies ont été prises à l’aide d’un trépied. Au départ, j’utilisais le trépied parce que je préfère prendre des photos en fin de journée, lorsque la lumière est plus faible et que mon appareil photo ne me permet pas d’ouvrir énormément le diaphragme (ce qui me contraint à travailler avec une vitesse relativement lente). Au fur et à mesure, je me suis rendu compte que cette démarche me forçait à choisir un lieu de manière réfléchie, à réellement prendre mon temps pour cadrer et me poser cinq, dix, quinze, vingt minutes à un même endroit en attendant la personne qui animerait mon décor. Prendre mon temps me permet aussi de faire des photographies très peu retouchées en privilégiant une approche très pure et « honnête » du sujet photographié.

Travailler au moment où la lumière décline est très stimulant car je focalise mon attention sur les sources de lumières artificielles qui vont venir éclairer ma composition. Et puis, j’ai l’impression que les gens se laissent photographier plus facilement lorsqu’il fait sombre. Ça me permet d’être plus discrète aussi et d’obtenir un résultat énigmatique.

L’histoire de cette série est donc celle de mon cheminement vers une manière de procéder, un mode opératoire qui me convient à l’heure actuelle et me permet d’arriver à un résultat qui me reflète.

Sur votre site, pour vous présenter, il y a une citation de G. B. Shaw qui évoque la nécessité d’aller chercher les circonstances plutôt que de les attendre : ça s’applique concrètement à votre travail photographique ?

Jusqu’à présent, je me suis réservée sur la nécessité d’aller chercher des opportunités qui donneraient une visibilité à mon travail photographique. Ma dynamique de travail était davantage centrée sur mon apprentissage et l’envie de progresser à mon rythme. Cela fait seulement quatre ans que je pratique la photographie en autodidacte (avec tout de même une année passée à l’académie des Beaux-Arts de Namur) et il m’est encore difficile de m’autoriser à légitimer mon travail en le présentant à des regards expérimentés.

Cette phrase de G. B. Shaw est porteuse d’une dimension existentialiste qui m’a séduite. Plus qu’à mon travail photographique, elle se rapporte à ma philosophie de vie et à une prise de conscience qui ne fait que s’accroître au gré de mes expériences. Je suis convaincue qu’il faut être actif face à la vie et que les opportunités arrivent, le plus souvent, à force de travail et de persévérance.

Il y a peu, j’ai eu la chance de pouvoir exposer grâce à Airplane Mode (pour le coup, ce sont eux qui sont venus me chercher !). Le fait que vous me donniez la parole et l’opportunité de présenter mon travail sur votre site web me poussent à vouloir continuer dans cette direction et il est clair que, à présent, je vais commencer à chercher les occasions de partager mes photographies de manière plus régulière.

Vous inscrivez-vous dans un courant, une généalogie de la photographie ?

Arthur Dispaux. Photographies, aux éditions Husson.

Plus que dans une généalogie relative à l’histoire de la photographie et aux tendances actuelles, je pense que mon travail s’inscrit dans une généalogie familiale. Il n’est pas rare que les personnes connaissant le travail photographique de mon grand-père, Arthur Dispaux, déclarent que mon regard a indéniablement été influencé par ses images. C’est assez logique puisqu’elles ont peuplé mon enfance. Mon grand-père a également expérimenté plusieurs sujets mais pour moi, il était avant tout un excellent photographe de rue. Ayant beaucoup voyagé, il a portraituré un grand nombre de villes, souvent en noir et blanc, et si mes photographies ont quelque chose de lui, c’est peut-être parce que j’emploie son dernier appareil photo numérique, qu’il serait certainement heureux de savoir aussi souvent utilisé.

Nous vivons désormais dans une véritable boulimie visuelle, les images sont omniprésentes : comment pensez-vous l’avenir de la photo ?

Si on repense à l’évolution de la photographie, on se rend compte qu’il s’agit d’un médium dont l’histoire est marquée par une lutte vers l’accession au statut artistique puisque pendant de nombreuses années, elle n’était envisagée que dans une approche d’archivage et de documentation. Ce n’est que bien après qu’elle a été légitimée en tant qu’art, notamment en se détachant progressivement de son caractère mimétique qui la cloisonnait dans un statut de simple reflet du réel. À l’heure actuelle, cette croyance est dépassée, bien que la manipulation des images soit omniprésente.

Avec l’évolution des nouvelles technologies, il est difficile de se démarquer puisque « tout le monde » peut faire de belles photos. Je pense néanmoins que le propos est tout autre. Plus que sur la technique ou l’esthétique de l’image, j’aime me concentrer sur le plaisir ou l’intérêt du photographe (car il est perceptible dans l’image), me focaliser sur sa constance et sa singularité. Je ne pense pas qu’il faille être à tout prix original. On se démarque lorsqu’on fait les choses avec passion, me semble-t-il.

Pour répondre plus spécifiquement à votre question, je pense que la photographie n’a pas fini de se développer et qu’elle connaît un regain d’intérêt parce qu’on la retrouve partout. J’ai du mal à imaginer ce qui pourrait la remplacer ou la supplanter.

Quels sont vos projets en cours, une expo ou une publication à prévoir ?

Pas d’exposition ni de publication, j’espère qu’elles viendront avec l’expérience. Ce qui est certain, c’est que je ne manque pas de projets. Ma difficulté est de travailler sur la durée. D’ailleurs, si j’ai choisi la photographie, c’est également parce que je suis en mesure de voir le résultat rapidement. Je me sens tout de même prête à commencer un projet plus conséquent et j’y travaille déjà depuis quelque temps. J’ai des photos que je ne publie pas encore sur mon site en attendant que le projet prenne plus d’ampleur et pourquoi pas le présenter aux bonnes personnes afin qu’il soit exposé un jour...

 

Tout autre chose

S’il ne devait rester qu’une seule peinture (ou une photo), laquelle choisiriez-vous ?

Je passe mon tour, c’est trop compliqué.

Un livre ?

Si on se limite à ma bibliothèque : Just Kids de Patti Smith et le Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa.

Un film ?

Si on se limite à mes DVD (et pour rester dans le thème) : le Sel de la terre de Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado.

De la musique ?

Des sons africains.