Exposé cette semaine dans la galerie Karoo, Jean-Louis Micha se révèle aussi être un interlocuteur passionnant : on en profite pour l'écouter (et le regarder) parler de sa technique de prédilection, le dessin.

 

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On retrouve Jean-Louis Micha au coeur d’Art on Paper, un salon consacré entièrement au dessin que Karoo avait déjà visité en 2015. D’emblée, on lui demande si les dessins qu’il y présente ont été réalisés spécialement pour cette édition.

Il y a une exigence commune entre Francesco Rossi1 et moi de ne présenter des œuvres qu’en tant qu’elles représentent un événement particulier. On ne ressort jamais de « vieux brols » ou des invendus, ce n’est pas du tout notre approche.

C’est directement en lien avec le fait que pour moi, un dessin est une entité autonome : il existe en tant que tel et je construis toujours mon travail comme une addition d’entités autonomes qui vont se mettre en tension les unes avec les autres. Ce n’est pas une addition de one shot : chaque dessin est à éplucher, contient plusieurs épaisseurs, mais il doit aussi pouvoir résonner avec le reste du travail, sinon on perd complètement le sens du boulot.

Ici, pour cet espace au sein d’Art on Paper, il y a une véritable circulation entre les pièces et on reste, au niveau des formats, dans un certain intimisme. Je ne voulais pas de monumentalité dans ce genre d’espace assez réduit, ça n’aurait pas eu de sens.

Il me fallait un prétexte d’action : il y a eu un télescopage volontaire de ma part entre une notion de marine qui, dans l’histoire de l’art, est assez surannée, voire poussiéreuse – on en a vu et revu, parfois avec un talent démentiel, parfois plutôt dans le registre de la brocante. Cette question de la marine me permettait d’avoir un prétexte à l’action à plusieurs niveaux : à travers des questions de citations, parce que ça m’intéresse de citer le travail d’autres artistes dans le mien ; à travers des questions d’enjeux mémoriels, c’est-à-dire l’interrogation de mon rapport à la petite enfance et à la mer, et l’iconographie qui en découle ; mais aussi à travers des enjeux beaucoup plus sociétaux qui personnellement me débordent, qui m’interpellent comme citoyen mais aussi comme père, comme mari, comme artiste, et qui débordent donc ma capacité d’action – à l’évidence, j’ai très peu de poids sur la question migratoire. Par contre, je n’ai pas envie de me nimber d’indifférence devant un verre de rouge et d’oublier cette problématique-là. 

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Partant de ce principe-là, je voulais un travail qui utilise différents codes graphiques, certains plus marqués par les médias de masse ou par le numérique. Par exemple, à travers l’utilisation des pixels, j’essaie d’inverser la situation puisque la pixellisation est en général le signe d’une mauvaise qualité d’image. Ici j’essaie plutôt de proposer que le pixel soit la base d’un excellent dessin.

On trouve ensuite une écriture plus dessinée dans certaines œuvres du travail, et puis il y a des zones d’entre-deux qui mêlent l’un et l’autre. Ces trois grandes lignes me permettent surtout d’éviter la littéralité. Une approche possible est d’être très spectaculaire : dessiner un cadavre d’enfant en deux mètres sur deux. Je préfère quant à moi les zones grises, les chemins détournés : l’idée que l’image n’est jamais complètement ce qu’elle voudrait nous faire croire qu’elle est m’intéresse beaucoup ! Sinon le dessin perd de sa force de frappe derrière le premier effet.

 

Ne crains-tu pas que les intentions qui animent tes dessins, entre autres politiques, ne se révèlent pas au spectateur ? Autrement dit, que ton message ne soit pas suffisamment compréhensible ?

Je ne pense pas qu’il le soit, en effet. Pour moi, l’enjeu politique que je tiens ici est lié à cette thématique que j’ai choisi de travailler. Je suis moins « politisant » dans d’autres travaux, mais je reste toujours centré sur l’homme, je suis très existentialiste dans mon propos. Même si ce n’est pas systématiquement politique, j’ai cette volonté de sortir de mon nombril : la part autobiographique dans une trajectoire artistique est indépassable, mais on essaie aussi, au fur et à mesure, de mettre en tension le soi avec l’autre, parce qu’on ne peut pas faire l’économie de l’autre. Faire le choix de s'inscrire dans une démarche artistique - peu importe le médium et ses objectifs - est une forme d'engagement en soi, lequel induit une implication totale et donc, par voie de conséquence, une générosité nécessaire. De ce fait, cela suppose déjà - à mes yeux, du moins - une toute aussi nécessaire qualité relationnelle au monde, une densité ; que ce monde me soit douloureux, conflictuel ou agréable. Mais j’ai toutefois horreur de la littéralité parce que, alors, on fait de la publicité ou de l’événementiel : je crois que le dessin a d’autres armes que ça ! Si on prend la peine de passer autant de semaines, de mois, d’années à dessiner – parce que c’est quand même préhistorique de dessiner ; un crayon et un papier, c’est dérisoire –, c’est pour ne pas se contenter de faire de l’image, des images dont on est saturés du reste. Il faut donc emmener le dessin ailleurs parce que qualitativement il vaut mieux que ça, le dessin mérite mieux que d’être juste de l’image.

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Peux-tu retracer avec nous ton parcours ?

Je viens d’une famille assez conventionnelle d’universitaires. J’ai donc entamé des études de philosophie qui n’ont pas répondu à mes attentes, sans doute parce que j’avais investi trop d’espoir dans l’émulation qui m’attendait. Au bout de deux années, je suis retombé sur un prof de bande dessinée, Bertrand Dehuy, qui est l’un des meilleurs bédéistes européens à mes yeux. Il m’avait donné cours durant mon adolescence, en cours du soir, et il m’a encouragé à rejoindre l’académie des Beaux-Arts de Liège. Ce que j’ai fait ! Et voilà, dix ans plus tard j’y devenais même professeur ! La boucle est bouclée. Pour moi, c’est un vrai bonheur parce que non seulement ça évite de devenir un vieux con trop vite en étant confronté aux (remises en) questions des étudiants, mais aussi parce que c’est une reconnaissance puisqu’on est aussi recruté en tant qu’artiste !

 

Un mot sur la rencontre avec Francesco Rossi. Quelle est l’importance d’une relation avec un galeriste ?

Une amie commune m'a présenté à Francesco par l'intermédiaire d'un recueil - assez peu abouti, avec le recul - de mes dessins. Celui-ci m'a fait confiance pour une première expo solo et d'autres ont suivi. La relation s'est développée tant sur nos références communes que sur nos divergences de points de vue, dans le respect de nos sensibilités propres. Francesco s'implique pleinement avec ses artistes et amène la contradiction nécessaire à toute pratique plastique. Au-delà de ses connaissances, c'est aussi un intuitif ; il y a un vrai plaisir à voir certaines intuitions se rencontrer dans ce type de relation et de mesurer déjà le chemin parcouru ensemble et celui à venir .

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Tout autre chose

S’il ne devait rester qu’un seul bouquin, lequel serait-ce ?

Je parlerais plutôt d’un auteur : John Fante. Il est incontournable parce qu’il arrive à tuer le rêve américain... et en même temps pas complètement ! Aussi parce qu’il arrive à dire le tragique tout en provoquant des fous rires scandaleux. C’est l’écrivain de tous les possibles et, surtout, c’est mon papa dans la découverte des États-Unis : je l’ai découvert et ça m’a ouvert à tous les autres auteurs de ce pays. Donc, un bouquin, ce serait Demande à la poussière !

Un film ?

Je parlerais plus volontiers d’une série : la première saison de True Detective, au niveau de la qualité de la photo, de l’épaisseur des personnages, dépassait pour moi très largement ce que j’ai vu au cinéma l’année dernière.

Un album ?

Je veux d’abord me souvenir du dernier concert que j’ai vu ici à Bruxelles : c’était celui d’Alain Bashung, deux mois avant sa mort. C’était juste divin, stratosphérique... Le concert d’un artiste au bout de sa vie et de son œuvre, dans le bon sens du terme. On tutoyait un petit peu un absolu ce soir-là…

Une peinture ?

Il y a un peintre bien connu qui m’a fortement marqué, de manière presque physique, lorsque j’étais étudiant aux Beaux-Arts, c’est Anselm Kiefer. La « Germanie » assumée, le drame assumé, le grandiose, la question du mystique, tout ce background historique… Il m’a beaucoup touché, même si je suis beaucoup plus critique aujourd’hui. Je n’aurais sans doute pas eu le même parcours si je n’avais pas rencontré son œuvre à vingt-deux ans.

En savoir plus...

Le site de Jean-Louis Micha. Il était exposé lors du Art on Paper 2016.

  1. de la galerie Rossicontemporary