critique &
création culturelle

Dispak Dispac’h

Lever le rideau et les frontières

© Christophe Renaud Delage

Présente à Bruxelles pour sa première rétrospective, l’artiviste bretonne Patricia Allio n’a de cesse de bousculer les codes théâtraux pour interroger et éprouver son public. Avec la pièce Dispak Dispac’h, surgit un espace insurrectionnel vivant, en opposition aux politiques migratoires européennes mortifères.

À l'occasion de son annuel focus Horizons, le théâtre Varia a choisi de mettre à l’honneur l’artiste, réalisatrice et metteuse en scène Patricia Allio. La Bretagne, en tant que berceau de récits migratoires, relie une partie de ses créations inventives. Philosophe reconvertie, sa direction artistique se situe entre activisme et recherche de nouveaux formats performatifs. Les mouvements des corps, des idées et de l’espace imprègnent sa démarche… Par exemple, la pièce Habiter emprunte les codes de la conférence pour aborder le nomadisme, la liberté de circulation, les identités queer et la manière dont le language est traversé par ces sujets. Avec Dispak Dispac’h, l’art brouille les frontières sociales et géopolitiques, afin de proposer un lieu d’hospitalité et de citoyenneté, en marge des violences infligées aux personnes réfugiées.

Durant la représentation de ce 23 janvier dernier aux Halles de Schaerbeek, Karoo a expérimenté un pendant breton du termes populaire belge « brol », soit Dispak : ouvert, en désordre… Sans oublier Dispac’h, qui signifie quant à lui l’agitation/la révolte. Mis ensemble, Dispak Dispac’h ouvrent un espace scénique agité par la résistance, l’intimité citoyenne et la nécessité de témoigner pour ouvrir d’autres horizons démocratiques. 

© Emmanuel Valette

En tirant son inspiration d’une séance du Tribunal permanent des peuples datant de 1, Patricia Allio et son équipe soulignent les actes d’accusations visant l’une des plus grandes injustices causée par la poursuite effrénée d’un paradigme « sécuritaire » eurocentré. Conséquences ? Une partie de la population mondiale est assignée à résidence. Celles et ceux qui risquent leur vie, leurs économies et abandonnent leurs racines pour tenter de construire un avenir meilleur sont empêché·es : entassé·es dans des prisons à ciel ouvert ou ou bloqué·es dans des centres fermés à double tour. La libre circulation d’une partie de la population mondiale est systématiquement criminalisée. Imperméables aux mouvements, ces politiques migratoires figent et détruisent les destins : 40 000 personnes ont perdu la vie en Méditerranée au cours de ces dix dernières années pour tenter de rejoindre l’Europe. Dans un tel contexte, douter, questionner, interroger et faire preuve d’esprit critique, représente une mise en tension nécessaire.

Loin de recourir à l’illustration des faits, Dispak Dispac'h préfère témoigner, à la manière d’une pellicule de film documentaire. L’artiste pluridisciplinaire Patricia Allio parle même de « pièce de théâtre déspectacularisée ». Audios, prises de paroles et danses minimalistes se succèdent : chaque intervenant·e émerge du public (et non des coulisses !), d’abord pour informer. Sur un tapis cartographié, des contours géographiques se déploient sur le sol, à mesure des informations accumulées… jusqu’à la saturation. La violence des lois érigées écoeurent, tandis que chaque rouage liberticide est minutieusement décortiqué : les masques tombent, en même temps que les frontières habituellement assignées aux formes théâtrales.

En tant que public confortablement assis dans la salle de spectacle d’un théâtre enraciné sur le territoire européen, difficile de ne pas se sentir complice et impuissant(e). C’est la danse qui permettra d’incarner ce paroxysme informationnel et émotionnel, agissant comme catalysatrice de la violence physique, symbolique et institutionnelle. La composition musicale de Léa Pernet participe également à la digestion des événements. Ces émotions suscitées par chaque note sont aussi puissantes que paradoxales. C’est précisément l’objectif poursuivi par Patricia Allio, puisqu’elle cherche à créer des espaces de contagion affective.

Par dessus les frontières de l’espace Schengen dessinée au sol, s’érige le temps d’un soir une agora citoyenne. Des dizaines de banquettes boisées s’accumulent au sein de la scène quadrifrontale. Chaque pièce est unique et reproduite selon un modèle réel en lien avec des histoires et des témoignages réceptionnés. Spontanément, les spectacteur·rices quittent les gradins pour se transformer en citoyen·nes. Chaque personne qui se lève pour rejoindre l’agora semble prendre part à un acte de résistance éphémère : la force collective est palpable.

© Christophe Renaud Delage

Durant cette seconde et dernière partie, quatre personnes témoigneront. Chacun et chacune sont bien entendu, libres de se déplacer comme bon leur semble, pour trouver l’angle de vue le plus adéquat. Qu’il s’agisse de ce boulanger gréviste de la faim pour parvenir à prolonger le titre de séjour de son apprenti, ou de ce bénévole traqué par la police pour distribuer de l’aide alimentaire dans la jungle de calais (qui finira par inverser les rôles pour parvenir à diminuer les violences policières à l’égard des mineur·es sans papier), ces récits démontrent l’effet boule de neige découlant d’un geste engagé. On retient également les parcours semés d’embûches de ces guerrières, devenues aujourd’hui porte-parole des femmes sans papier à Bruxelles ou candidate à la mairie de Nantes… Sans oublier nos larmes émues face à leurs accomplissements, les dix minutes d’applaudissements continus qui suivirent et les messages de clôtures projetés au quatre coins de l’agora scandés en chœur.

Même rédacteur·ice :

Dispak Dispac’h

Textes de Patricia Allio / Gisti / Tpp / Forensic Architecture (Extraits) Elise Marie
Mise en scène : Patricia Allio
Avec Patricia Allio, Falmarès, Elise Marie, Gaël Manzi, Bernardo Montet, Stéphane Ravacley, Marie-Christine Vergiat, Régine Komokoli
Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy avec H.Alix Sanyas
Graphisme : H.Alix Sanyas
Lumière : Emmanuel Valette
Son : Léonie Pernet
Régie Générale : Thibault Fellmann et Hervé Bailly 
Régie Son : Maël Corentin
Costumes : Laure Mahéo

Vu aux Halles de Schaerbeek le 23 janvier 2026

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