Emma au jardin de Matthieu Corpataux
Notes florales douces-amères

Écrit par Matthieu Corpataux et récemment republié aux éditions de La Contre Allée (2025), Emma au jardin est un recueil de courts poèmes qui déploient la vie d’Emma, grand-mère qui pourrait être la vôtre comme la mienne.
Deuxième ouvrage du poète et professeur de poésie suisse Matthieu Corpataux, Emma au jardin nous emmène, dans une lecture d’une traite, partager un petit bout de la vieillesse d’Emma. Elle est la grand-mère du poète, mais elle pourrait également être la vôtre comme la mienne, tant les images convoquées semblent universelles. Jardinage, cuisine et feuilletons à la télévision forment les ingrédients de base qui nous permettent de projeter nos propres aïeules dans les traits d’Emma.
« Dans le jardin, quelques mandragores
Sans magie, sans sortilège particulier
Mais ainsi disposées en égrégore
Elles soignent peut-être la mélancolie »
Le livre s’ouvre sur la solitude d’Emma. On comprend rapidement que son mari, Léon, est décédé et que ses enfants, devenus grands, sont partis du foyer. Même si un parfum de nostalgie flotte sur l’entièreté du recueil et que le fantôme du mari bien-aimé se cache au détour de nombreuses pages, tous les poèmes ne font pas explicitement référence au passé. Beaucoup sont ancrés dans la vie de tous les jours d’Emma comme en témoigne l’utilisation importante du présent. Mais en quoi le quotidien d’une vieille femme seule serait intéressant, me diriez-vous ? Il est vrai que les vieilles femmes sont rarement au cœur des œuvres qui nous entourent (sauf peut-être sous les traits de sorcières). Elles sont culturellement et socialement invisibilisées. C’est à la fois une force de ce livre que de remettre une femme du troisième âge au cœur de son histoire, mais également peut-être une faiblesse car il le fait de manière assez ordinaire, sans venir bouleverser notre imaginaire autour de la vieillesse.
Le quotidien d’Emma n’est pas enjolivé, il laisse la place aux petits tracas qui ponctuent l’existence (le genou qui lâche, les problèmes de santé) tout comme aux joies simples. Un des plaisirs d’Emma, c’est son jardin qu’« elle administre […] comme si c’était un État » :
« Dans son jardin-État
Elle a nommé le bourdon
Ministre de la mélancolie
Et les rhododendrons
À la diplomatie »
Le recueil nous fait aussi réfléchir aux liens que nous entretenons avec les personnes âgées qui nous sont proches. La visite du petit-fils – l’auteur – suscite l’enthousiasme et ses apparitions dans la presse une grande fierté. Emma essaye de maintenir un contact avec ses enfants et les appelle tous les jours « même si […] elle n’a rien à dire / À part je suis là ». Au rythme de vie, qu’on peut aisément imaginer effréné, de ses enfants s’oppose la lenteur et la solitude du quotidien d’Emma pour qui ces contacts sont plus que précieux.
« Elle connaît par cœur les numéros
Par cœur – oui c’est le bon mot »
La poésie de Matthieu Corpataux est très accessible : le recueil se lit comme une histoire. La langue est simple mais efficace dans son pouvoir évocateur. Les poèmes sont courts, souvent de quelques vers dont la sonorité est assez libre, parfois étonnante. Le poème peut commencer par un schéma de rimes assez classique qui est ensuite perturbé par l’apparition d’une nouvelle sonorité.
Emma au jardin est un texte poétique doux et sans prétention qui a réussi à me toucher, me faisant penser à ma marraine et ses 90 ans passés, toujours aux petits soins avec son jardin. Sans être révolutionnaire dans sa forme ou sa langue, il convoque des images qui nous permettent de retrouver beaucoup de femmes âgées de notre entourage entre les lignes.