critique &
création culturelle
Le cinéma reclus (6)
M. Night Shyamalan Accepter la peur

Le confinement n'est bientôt plus qu'un lointain souvenir, il est donc temps de boucler le dossier qui s'en inspirait pour le moins largement. Après avoir écumé des œuvres bien souvent étrangères au concept de happy ending , nous proposons un focus sur un cinéaste inversement célèbre pour ses dénouements heureux : M. Night Shyamalan.

Au travers d'une sélection filmique plutôt hétéroclite, nous avons abordé un ensemble de concepts soutenus par celui de l’isolement : l'abandon social, la contamination virale , les expériences métaphysiques , le détournement moral, la torture physique/psychologique. Il apparaît que le cinéma de Shyamalan brasse l'ensemble de ces interrogations en y apportant une touche purement fantastique. Loin des blockbusters traditionnels, de leurs montages effrénés et de leur musique omniprésente, le cinéaste américano-indien est parvenu à s'imposer en combinant obsession personnelle et motif populaire pour proposer un spectacle où poésie rime avec terreur. Ses influences sont à chercher du côté d'Hitchcock et de Brian de Palma, la scène de la batte dans Signes (2002) évoquant subtilement la séquence de l’ascenseur dans Pulsions (1980).

Entrer dans l'univers de Shyamalan, c'est accepter d'envisager le réel sous une forme différente, tout en se laissant prendre au piège de ce mécanisme. Le réalisateur est connu pour ses nombreux twists , qui induisent le spectateur à envisager un autre niveau de lecture. Développant en profondeur l'aspect psychologique de ses personnages, il parle de thématiques liées à la foi, au deuil, à la famille, au danger qui menace son union et sa stabilité... Shyamalan propose une réalité fantasmée et terrifiante de notre monde.

Bienvenue au village

Lorsque l'ensemble de la population a été sommée de rester chez soi pour se recentrer auprès des siens, Le Village (2004) a directement fait écho à ce cas de figure. Rappelez-vous cette communauté qui vit recluse au sein de la forêt, loin de la société traditionnelle pour se préserver des traumas vécus par le passé. À peu de chose près, et avec beaucoup d'imagination, notre situation évoque le récit de Shyamalan, sans sa dimension magique évidemment. Et sans ces étranges créatures rouges qui rôdent, décourageant ceux qui osent s'aventurer à franchir l'orée des bois. Pour ceux qui n'ont pas vu le film, leur origine sera gardée bien secrète. Mais la confrontation des personnages avec ces créatures permet de soulever une grande question : faut-il se soustraire aux règles imposées sans chercher à comprendre le pourquoi des choses ? Le cinéma de Shyamalan est ainsi fait : des questionnements simples auxquels sont amenés des résolutions douloureuses pour parvenir à une meilleure compréhension de notre monde. Autre exemple avec Split (2016), la jeune Casey (Anya Taylor-Joy) et ses deux amies se trouvent confrontées à un maniaque aux personnalités multiples (James McAvoy). C'est au travers de son isolement et de sa séquestration que la jeune fille va trouver la force de se révéler et ainsi réussir à s'extirper des griffes de son assaillant. Dans La Jeune fille de l'eau (2006), le cadre est radicalement différent mais la logique reste fidèle. Une communauté voit son ordre chamboulé par l'apparition d'une nymphe (Bryce Dallas Howard). Le surgissement d'un élément étranger au mécanisme de fonctionnement du groupe va pousser chacun de ses membres à faire son introspection pour le bien commun (aider la nymphe à échapper à une destinée tragique).

Apprivoiser l'isolement

En 2012, Will Smith contacte Shyamalan pour lui proposer After Earth (2013), une super-production futuriste aux allures écolos qui annonce un sérieux coup de frein à la carrière prospère du cinéaste.

« Il voulait faire un film avec son fils, Jaden. Il m'a téléphoné le 6 août 2012, jour de mon anniversaire et m'a annoncé : " Lis ce scénario, c'est ton cadeau !" ». 1

Visiblement peu inspiré par son anniversaire, Shyamalan accepte le deal et va livrer un des films les plus inégaux de sa filmographie. Outre le jeu calamiteux du duo Smith, du rythme mortifère imposé par le montage et des effets spéciaux absolument désastreux, le scénario ne vend aucun rêve. Et étrangement, c'est la première fois que Shyamalan ne signe pas lui-même le script de son film, devenant ainsi prisonnier de la logique des studios en développant des personnages archétypaux et lisses. Cet exemple n'est pas anodin car il représente le contre-point parfait avec The Visit (2015), film à petit budget financé par le magnat de l'horreur contemporaine, Jason Blum. Sans artifices et exubérances visuelles (comme dans l'étrange Le dernier maître de l'air , 2010), le cinéaste conçoit une œuvre minimaliste, filmée tel un faux documentaire, où l'horreur prend une forme plus que jamais familière. Deux petits enfants vont rendre visite à leurs grand-parents, isolés dans une maison de campagne. Excités à l'idée d’accueillir et de rencontrer leur descendance, leur comportement va vite devenir inquiétant. Jusqu'à atteindre un degré de folie carrément jouissif (la scène de la caméra posée sur la cheminée, la folle partie de Yatzee). Shyamalan utilise l'isolement pour surprendre son spectateur autant que ses personnages. Le motif devient alors un moyen utilisé par le cinéaste pour exposer ses intentions et nous amener vers une direction précise. Dans Incassable (2000), Elijah (Samuel L. Jackson) doit rester isolé, concoctant ainsi ses plans sans attirer l'attention. Lorsque Bruce Willis lui serre la main à la fin du film, son rôle prend une tournure totalement différente et amène le spectateur à revoir ses convictions (la découverte d'un héros pour celle d'un monstre).

Les communautés isolées incarnent un symbole puissant et fort dans le cinéma de Shyamalan, en témoignent Le Village , ou encore la troupe de La Jeune fille de l'eau qui doit agir secrètement, voir les jeunes fille séquestrées de Split . Phénomènes (2008) et Signes (2002) confirment l'importance de ce motif, en permettant aux personnages d'évoluer littéralement dans le récit. Dans le premier cité, Elliot (Mark Wahlberg) doit maintenir ses proches dans des espaces confinés pour échapper au virus rôdant dans l'air, tandis que dans le second, Graham (Mel Gibson), accompagné de Merrill (Joaquin Phoenix), doit finalement s'enfermer dans une cave pour échapper à la menace extraterrestre. L'union de ces deux groupes se trouve mise à rude épreuve et Shyamalan en profite pour explorer la croyance et l'amour, proposant un véritable rite initiatique ses personnages pour leur permettre de tourner la page (le deuil comme symbole suprême). Dans le Sixième Sens (1999), le jeune Cole (Haley Joel Osment) ne voit Malcolm (Bruce Willis) que quand ils sont seuls avant de comprendre sa nature propre. La réalité de Shyamalan fait peur, est douloureuse à appréhender, et par le biais de l'isolement, les personnages vont révéler leur vrai visage ( The Visit incarne le plus symboliquement cette logique). La majorité de ses films se finissent d'ailleurs par une séquence d'accolade, de toucher physique, signifiant que l'émancipation passe par un rapprochement collectif.

Un homme de conviction

Malgré les échecs, les refus, les critiques, Shyamalan a toujours poursuivi ses questionnements et une direction propre. Pour l'anecdote, quand le patron de Disney a visionné La jeune fille de l'eau , il a refusé de le distribuer, jugeant le concept trop simpliste. Habité par son projet, le cinéaste n'a pas voulu faire de concessions et s'est tourné vers un autre distributeur, la Warner2 . Ses films symbolisent cette force de conviction et son ambition à s'ériger comme un véritable philosophe. Parfois quelque peu mégalo, Shyamalan en oublie de rester humble et laisse le champ ouvert à ses détracteurs (ses nombreux caméos, dont son rôle d'écrivain visionnaire dans La Jeune fille de l'eau, et le documentaire, auto-produit, réalisé pendant le tournage du Village en 2004).  Lorsqu'on accepte cette part assumée de sa personnalité, on peut alors comprendre l'ampleur du projet de Shyamalan qui évoque clairement une forme de destinée collective. L'isolement lui permet d'envisager un nouveau vivre-ensemble, en questionnant tout un chacun. Nous devons prendre nos responsabilités, faire face à nos souffrances, nos maux, nos mensonges, nos peurs les plus profondes pour apprendre à les apprivoiser.