critique &
création culturelle

Le Silence de Claire Lagrange

Puisque le soin ne s’arrête pas au retour à la normale

© Barbara Buchmann-Cotterot

Écrit et incarné par Céline Delbecq, Le Silence de Claire Lagrange s’accroche et bouleverse lentement pour mieux dénouer les silences psychiatriques de l’anesthésie médicale. Une pièce puissante qui exprime et prodigue le soin.

Dans le salon d’une maison de soins psychiatriques, Claire Lagrange est plongée dans la réalisation d’une peinture à la gouache. Jean et Silvia, en retrait près de la grande fenêtre, s’étonnent de l’application minutieuse et silencieuse de leur co-présidente sur son œuvre qu’iels jugent enfantine. Par instant Madame, la maîtresse de la maison, interrompt leur dialogue en venant faire des allers-retours où chaque pas est comme le compte ou le décompte de quelque chose. Entre-temps, au-delà de la forêt, la mère de Claire, Madame Lagrange, raconte dans un débit de parole sans fin ce qu’elle pense de sa fille et de ce qui s’est passé.

Il y a une ambiance profondément lancinante qui se dégage du Silence de Claire Lagrange, à la fois douce et pesante ; un nœud d’émotion qui ne demande qu’à se libérer. C’est ce nœud que le patchwork d’interventions des personnages vient torsader au fur et à mesure d’une intrigue qui sème les indices des événements qui ont mené Claire ici. On comprendra ainsi qu’elle a vécu un épisode de décompensation psychotique et que, à présent anesthésiée par un traitement médicamenteux, il ne lui reste plus que la force de peindre, l’art demeurant sa seule réelle voie d’expression thérapeutique.

Au-delà du texte juste, à la fois drôle, dramatique et poétique, la mise en scène élève le spectacle en une performance multiple. Côté jardin : un bureau, sur lequel et autour duquel Céline Delbecq écrit, narre, et se transfigure dans sa panoplie de personnages. Et côté cour : un promontoire où se trouve posée une maquette de salon. C’est là que les Playmobils habitent les scènes de la pièce. Les deux se font ainsi écho, se juxtaposent. La projection filmée des Playmobils marionnettés par Isabelle Darras ou Louison De Leu (en alternance) se présente comme le fond d’écran de l’incarnation vocale et corporelle de Céline Delbecq. Le jeu de l’actrice travaille à la fois la prosodie, les gestes, le regard, le positionnement dans l’espace, si bien que chaque personnage est aisément reconnaissable. Entre théâtre d’objets et seule en scène, la pièce bénéficie de l’apport de Ronald Beurms à la scénographie, de Pierre Kissling au son, de Jérôme Dejean aux lumières, d’Alice Piemme et Aurélie Perret à la vidéo et à la création technique. Un ensemble de corps de métiers et d’artistes qui offrent à la pièce tout un environnement pour se dérouler de manière en apparence simple, mais en évidence puissante et poétique.

© Barbara Buchmann-Cotterot

Je suis sorti de cette pièce profondément marqué, chamboulé, car, comme le dit si bien Céline Delbecq, « tout le monde connaît une Claire Lagrange ». Aussi il m’a été douloureusement facile de me projeter, de combler les non-dits, d’interpréter l’implicite pour le colmater de mon propre vécu. Le texte pose des réflexions sur la médication, sur le retour forcé à la normal, sur l’invisibilisation de la santé mentale au profit de l’ordre productiviste et capitaliste du monde. Le soin que devrait apporter Madame est ainsi constamment mis en arrière-plan des considérations managériales et comptables qu’on lui impose. Le titre de la thèse sur laquelle Claire Lagrange travaillait avant de se faire hospitalisée est d’ailleurs assez évocateur de la contradiction constante de nos sociétés : « Construction physique et psychique d’un individu dérangé par la menace persistance d’une destruction capitale. »

Le Silence de Claire Lagrange est une pièce poignante de douceur qui parvient à raconter avec nuance la violence d’un monde qui n’arrive pas à prendre soin. Le texte est riche d’une multiplicité de couches, teintées par différents personnages qui, parfois en dialoguant avec divagations, parfois en parlant sans évoquer le cœur de la souffrance, parviennent à ouvrir des brèches dans lesquelles plonger et peut-être se libérer.

Même rédacteur·ice :

Le Silence de Claire Lagrange

Ecriture et mise en scène Céline Delbecq 

Avec Isabelle Darras/Louison De Leu (en alternance) et Céline Delbecq | Scénographie Ronald Beurms | Création sonore Pierre Kissling | Création technique Aurélie Perret | Régie générale Sébastien Destrait | Création vidéo Alice Piemme | Création lumière Jérôme Dejean | Costumes Elise Abraham | Collaboration à la mise en scène Jessica Gazon | Assistante à la mise en scène Amber Kemp | Doublure plateau en répétition Aude Van Dam | Conseil voix Emilie Maquest | Conseils dramaturgiques Christian Giriat, Rita Freda | Régie en tournée (en alt.) Aude Dierkens, Sébastien Destrait, Léa Vandooren, Zacharie Viseur

Production La Bête noire | Production déléguée Le Rideau

Coproduction La Bête Noire, Le Rideau, le Vilar, MARS Mons Arts de la Scène, le Festival Paroles d’Humains, Théâtre de la Manufacture/Centre Dramatique National de Nancy, Théâtre des Ilets / Centre Dramatique National de Montluçon.

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