critique &
création culturelle

Monts mers et géants de Alfred Döblin

Le roman moderne comme mise en mouvement des forces

Publié en 1924, Monts mers et géants d’Alfred Döblin est une œuvre radicale et visionnaire, longtemps restée inconnue du milieu littéraire francophone. Roman futuriste fragmenté et déroutant, il met en scène une humanité emportée par les forces qu’elle a elle-même libérées et interroge, avec une lucidité troublante, les promesses et les impasses du progrès moderne.

Lors de ma lecture de Monts mers et géants, il est très vite apparu que la complexité de l'œuvre en faisait une proposition littéraire à découvrir et décortiquer avant même de pouvoir s’attaquer au texte. Sans connaître Alfred Döblin, son travail en tant qu’écrivain, sa vie, son époque, il est impossible de se plonger correctement dans son œuvre. Döblin est un écrivain allemand majeur du XXe siècle. Il naît en 1878 et meurt en 1957. En plus d’être romancier, il est aussi médecin neurologue et psychiatre. Cela se repère dans ses œuvres par son regard clinique sur les individus et sa fascination pour les forces collectives, biologiques et sociales. Vivant dans une époque de troubles majeurs, ses œuvres sont connues pour refléter une période d’effondrement des certitudes humanistes et de montée de forces impersonnelles et destructrices. Il est essentiellement reconnu en francophonie pour son œuvre Berlin Alexanderplatz, écrite en 1929, qui offre le portrait d’un ancien criminel dans le Berlin des années 20. Avec ses œuvres, il propose des innovations formelles remettant en cause le roman psychologique traditionnel. En rompant avec ce dernier, hérité du XIXᵉ siècle, Döblin renonce à faire de l’intériorité individuelle le centre du récit. Ses personnages ne sont plus des consciences à analyser, mais des corps et des voix pris dans des forces collectives, historiques et techniques qui les dépassent.

Un point fort impressionant de Monts mers et géants consiste en sa vision prophétique et son impressionnante lucidité. Avant même la Seconde Guerre mondiale, Döblin anticipe les dérives du progrès, l’exploitation sans limite de la nature et les conséquences que cela risque d’avoir sur l’humain. Il mentionne ainsi déjà des bouleversements climatiques d’ampleur planétaire. Cette clairvoyance confère au roman une résonance étonnamment contemporaine. Cependant, il faut le dire, cela s’accompagne d’une écriture démonstrative peu digeste, programmatique, qui m’a donné le sentiment d’un texte théorique, très éloigné du plaisir que procure le récit narratif.

Cela se comprend par l’ambition formelle du roman, conçu comme une épopée moderne sans figure centrale, sans destins individuels, qui rompt avec le roman psychologique traditionnel et une tradition plus bovariste du récit. Döblin privilégie une narration polyphonique. Il pense la littérature comme un outil pour saisir le monde moderne avant tout. L’individu n’a pas l’illusion d’être dans le contrôle de sa propre vie, mais est bien dépassé par des forces immenses qui l’écrasent. Ce choix, cette ambition, rend malheureusement la lecture exigeante. L’absence de personnages identifiables, la fragmentation du récit, une narration qui saute de siècle en siècle sont autant d’éléments qui désorientent, voire découragent, un lecteur habitué à un schéma narratif plus classique.

« Nous ! Nous ! Nous ! Nous les hommes ! Briser les étoiles ! Briser le soleil ! Nous en sommes capables ! Nous avons un cerveau. Nos machines sont là. Notre chair. Je les aime. Quoi de plus fort qu’elles. Quoi de plus fort que nous avec elles. »

Si Berlin Alexanderplatz sort en 1929, Monts mers et géants parait lui en 1924 pour n’être finalement traduit en français par Michel Vanoosthuyse qu’en octobre 2025 (aux Editions Gallimard). Roman complexe et futuriste, il se distingue nettement en offrant au lecteur un objet littéraire qui n’est pas un roman réaliste, centré sur un héros ou en narration continue. En proposant ici une œuvre audacieuse et radicale, Döblin offre aussi une œuvre déroutante et peut-être difficile d’accès à un lecteur qui n’aurait jamais entendu parler de l’auteur. Il faut en effet le dire, le style est excessivement hermétique. L’histoire, si l’on peut l’appeler ainsi, nous embarque à travers les siècles ‒ du XXe au XXVIIe siècle ‒ et mêle en son sein science-fiction, mythe, politique et écologie, dans une épopée futuriste, expérimentale et visionnaire. Le roman est fragmenté et nous offre à observer plusieurs sujets qui résonnent en nous encore aujourd’hui : le développement effréné de la technologie, de grandes crises énergétiques majeures qui impactent la nature, une nature qui se rebelle et réagit à l’assaut, pour finalement arriver à un effondrement des sociétés humaines détruites par les guerres, les migrations, les famines et le chaos politique. Les idéologies se succèdent : collectivismes autoritaires, utopies violentes ou encore régimes technocratiques inhumains. Döblin nous montre ce que nous découvrons à certains égards aujourd’hui : le progrès ne produit pas toujours l’harmonie mais parfois bien une instabilité constante.

« Ils expliquaient qu’il suffisait qu’une petite quantité de personnes se prête à certaines fonctions spéciales, à penser à planifier. Pour le reste c’était dans l’intérêt de l’humanité de créer pour l’immense masse un état uniforme durable, de leur supprimer une vie propre qu’ils ne vivent de toute façon jamais, de les niveler comme les végétaux. C’est ainsi que l’on garantit l’égalité et le bonheur du particulier. Et seulement ainsi. »

Monts mers et géants se distingue par une narration faite de ruptures, de changements de rythme et de perspectives multiples. Cela donne au texte une grande originalité formelle, rare et dynamique, parfois proche du montage cinématographique. Cela correspond parfaitement au fond du récit, à ce chaos moderne qui nous est présenté, à une expérience humaine complexe et kaléidoscopique. Cela engendre parfois une inégalité dans le style et la plume, donnant à voir des séquences à fortes intensités poétiques et d’autres plus didactiques et théoriques. Le roman nous offre finalement un va-et-vient entre innovation, richesse, puissance, et une brume presque opaque de construction littéraire impossible à traverser.

« Le type faiblard de la femme occidentale disparaissait. Les nouvelles femmes ne haïssaient rien tant que les femmes délicates qui avaient fait les délices des hommes. Elles les maltraitaient, en faisaient des domestiques, les humiliaient cruellement : au bout de quelques générations c’en fut fini d’elles. »

Enfin, s’il fallait souligner un seul atout de ce roman, ce serait pour moi la puissance imaginaire d’Alfred Döblin. Tel un Jules Verne plus moderne et plus radical, il questionne l’exploitation massive des ressources, l’urbanisation gigantesque et la foi absolue dans la science. Il montre à quel point l’Homme, en voulant refaçonner la nature, court à sa perte. Il pose même des questions d’égalité des genres et d’évolution de la place des femmes dans la société. Döblin n’est pourtant ni totalement pessimiste ni optimiste. Il possède simplement une lucidité impressionnante pour 1924 et propose au lecteur un questionnement philosophique profond.

« Les masses étaient rassasiées, avachies. On cherchait de nouveaux besoins. [...] Les grandes figures dangereuses et cruelles ne sortaient pas seulement de la couche des maîtres, mais aussi de la masse opulente et multiple. »

Monts mers et géants n’est pas un roman aimable. C’est une œuvre littéraire riche et complexe, qui propose une innovation formelle et imaginaire, mais qui nécessite un lecteur très actif en ne faisant que peu de concessions narratives. Elle dérange, fatigue parfois, mais frappe aussi par sa clairvoyance historique et écologique.

Même rédacteur·ice :

Monts mers et géants

de Alfred Döblin
Gallimard, 2025
Traduit de l’allemand par Michel Vanoosthuyse
601 pages

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