Souterrain de Valérie Bah
Marginalités magnifiées, pour le plaisir des yeux

Entre Chute-à-Tréfonds et New Stockholm, deux villes moyennes imaginaires quelque part au Canada, des personnages vivotent. Dans Souterrain, publié en 2025 aux éditions du remue-ménage, Valérie Bah décrit le quotidien de personnages fatigués d’exister et qui peinent à tirer la trame narrative. Le roman se concentre principalement sur le projet artistique porté par une artiste émergente, pour lequel on se demande où se situe la limite entre témoignage et voyeurisme, entre marginalité documentée et magnifiée pour le plaisir de ceux qui ont les moyens de s’appitoyer.
Aux premiers abords, Souterrain de Valérie Bah ressemble à une collection de nouvelles. C’est plutôt un carrousel de personnages, qui ont comme point commun de vivoter entre Chute-à-Tréfonds et New Stockholm, deux villes imaginaires quelque part au Canada. C’est un carrousel qui tourne au ralenti, où les personnages peinent à tirer l’histoire, essoufflés par le fait d’être vivants dans ces deux villes nauséabondes. Dans une sorte de langueur subie, la trame principale émerge, avec au centre le duo que forment Zeynab et Maya.
D’un côté, nous avons le personnage de Zeynab, artiste incomprise et au-dessus de la mêlée, caution « diversité » auprès de l’organisme d'État qui finance son documentaire, convaincue par son propre narratif de quasi orpheline, histoire qu’elle sert sur un plateau pour justifier le caractère avant-gardiste de son art. Elle cherche à documenter le quotidien de personnes marginales et racisées, qui vivent dans un quartier de Chute-à-Tréfonds qui va bientôt être démoli par la ville. De l’autre côté, il y a Maya, vivant de petits boulots audiovisuels payés une misère, dont la seule relation amicale semble être avec son chat, Tchekhov. Elle va se retrouver à aider cette artiste émergente à filmer ses interviews. Deux faces d’une même pièce où il est question de la relation qui se tisse dans l’art, et où Maya se fait la voix très critique d’une Zeynab qui transforme ces biens tristes tranches de vie en documentaire émergent.
« Selon moi, il s’agit d’une convenient way de ne pas se confronter à la réalité. I’m sorry, mais elle peut pas se contenter de laisser les gens financer son healing journey. Elle est responsable du contenu qu’elle put out dans le monde, et elle peut très bien ignorer ce fait, mais à un moment donné, son travail cesse de lui appartenir et entre dans la public sphere. Otherwise, tout ça devient un exercice circulaire et élitiste. There’s no way around it. »
Maya fait la lumière sur l’art que produit Zeynab. Un art nécrophage qui se régale des restes d’âmes perdues, écrasées par le système dont ils ne sortiront jamais. Il y a bien des tentatives pour faire autrement, à travers le quotidien de ces autres personnages qui gravitent dans le roman ‒ Phyllida, Mattie, Frantz ‒, mais toutes semblent vouées à l’échec, du moins, selon ma perception. J’ai eu la sensation d’être face à une collection de personnes qu’on peut qualifier de « doomer », c’est-à-dire le cliché de l’individu pessimiste et profondément déprimé face à un futur voué à la ruine. C’est ce qui m’a été pénible à la lecture de Souterrain, ce sentiment de désolation ambiante qui traverse tout le roman, directement liée à la structure de ces deux villes et des personnages coincés dedans.
« Trop souvent, j’ai l’impression d’exister dans les fissures de ma propre vie. Je répète les mêmes gestes banals machinalement et sans volonté. Ou bien la vie est-elle constituée d’espaces négatifs ? Peut-être sommes-nous censés nous reposer et suivre le mouvement en attendant le retour du soleil. »
Basée à Montréal, Valérie Bah est une artiste québécoise qui est à la fois cinéaste, documentariste, photographe et auteure. Elle s’intéresse principalement aux quotidiens des personnes noires et queers, qui sont au cœur de son premier roman, Les Enragé·e·s, publié aux éditions du remue-ménage en 2021. Subterrane, la version en langue anglaise de Souterrain, a d’ailleurs remporté le prix du premier roman canadien en 2025. Dans ce deuxième roman, Valérie Bah joue aussi sur la langue, qui oscille entre l’existant et quelque chose de plus factice. Certains personnages utilisent le franglais, ajoutant à la langue française des emprunts de l’anglais, portant à la fois sur le lexique et les tournures de phrases, pratique qui existe au Québec. D’autres, comme le personnage de Maya, alterne les phrases complètes en anglais avec d’autres en français, et change complètement de langue dans une même phrase, ce qui m’est plus étrange à la lecture.
« Zeynab et moi emportons nos gros plats dans l’une des conférences. No idea what this one’s about, mais elle est remplie de participant·es qui écoutent chaque mot d’une séance de Q&A entre une animatrice blanche qui semble faire de son mieux pour soutirer un discours à une artiste qui porte des overalls et du makeup arc-en-ciel effrayant, comme une sorte de coloration aposématique. She seems caught somewhere between boredom and outrage at being puzzled so intensely. »
Étrangement, tous ces personnages sont définis comme des résistants par la préface du roman. Ma sensation à la lecture est tout autre. Pour moi, la figure du doomer est aux antipodes d’une forme de résistance, car c’est celle qui vit au jour le jour dans un quotidien insatisfaisant en attendant passivement un monde différent qui n'advient jamais. S’il y a bien un personnage dit « résistant », c’est celui de Maya. Dans la lecture de Souterrain, c’est elle qui m’a permis de souffler, car elle dit tout haut ce que je pense depuis le début du roman. Elle ironise sur toute cette situation en étant le témoin privilégié d’un art qui se dit marginal, mais reproduit au fond ce qu’il dénonce. Finalement, le documentaire de Zeynab finira par être diffusé dans une salle de cinéma d’un quartier en pleine gentrification, où certains pourront être les témoins privilégiés du quotidien brisé d’une poignée de marginaux.
Au milieu de toute cette production artistique, une relation ambivalente se tisse entre Zeynab et Maya. Une relation qui oscille entre la haine et l’admiration. Où Maya se sait charmée par une Zeynab qui ne recherche que la performance, tout en étant pétrie d’incertitudes et de peurs. Dans les relations aux autres au sein de Souterrain, il n’est pas question d’amour, mais d’une fascination malsaine pour l’autre. Pour son propre reflet qu’on distingue dans cet autre, pour sa propre domination que l’on peut exercer sur lui, paumé au milieu de Chute-à-Tréfonds.
Jusqu’où le roman ironise-t-il ? Souterrain de Valérie Bah pourrait-il être le reflet du travail de Zeynab, un objet artistique qui cherche à dénoncer tout en reproduisant un art peu saisissable. C’est en tout cas ce que je ressens après avoir refermé le roman. Tout comme pour le travail de Zeynab, Souterrain de Valérie Bah « cesse de lui appartenir et entre dans la public sphere. Otherwise, tout ça devient un exercice circulaire et élitiste ».