critique &
création culturelle

Rencontre avec Lucie Poumay

Sculpter le tissu et retisser les techniques

Lucie Poumay est une artiste plasticienne et styliste qui travaille autour du textile, majoritairement à partir de la récupération de tissus. Je suis allée à sa rencontre, dans son atelier à Namur, où elle fait renaître étoffes et anciennes pratiques au fil de ses doigts. Une discussion qui mêle les disciplines, entre textile, architecture et sculpture, et où les œuvres se tissent lentement au gré des envies.

Quel est le mot qui correspond le mieux à ton univers artistique ?

Je dirais la texture, qui est une sensation qui guide beaucoup mes recherches. C’est quelque chose que j’aime bien explorer. Toute petite, j’ai découvert que j’avais une hypersensibilité au toucher. C’était vraiment un handicap : aller à la mer et toucher le sable, je déteste vraiment ça. Il y a des matières qui me donnent des frissons et, inversement, il y a des matières qui m’attirent beaucoup. J’explore beaucoup le monde par le toucher. Acheter un objet sans le toucher me paraît inconcevable. Travailler par le toucher va me guider vers une recherche de textures variées, qui vont ensuite me guider vers des textures visuelles, mais qui sont d'abord travaillées par le sens du toucher.

Tu te présentes comme une artiste plasticienne. Comment lies-tu cela au textile ?

En fait, dans ma pratique plus artistique, je travaille majoritairement le textile. Mais à l’Académie [des Beaux-Arts de Namur], j’ai aussi suivi des cours de sculpture. J’ai donc dû travailler la terre, et c’était un gros travail sur moi par rapport aux textures. J’ai eu l'occasion de travailler la porcelaine et d’autres matériaux qui viennent s’intégrer dans ce que je crée, comme du bois ou du métal. J’aime aussi travailler le textile en 3D, des choses volumineuses. Quand je ne travaille que du tissu, je ne me vois pas travailler quelque chose de plane.

Coton, mohair, soie, noisetier et porcelaine

Quand on pense au tissu, on va d’abord le penser « porté », et donc forcément en 3D.

Il y a pas mal de liens entre les deux. Dans le stylisme, je trouve qu'il y a des liens avec l’architecture, car on est dans une construction en 3D, avec des angles, des faces… Et donc il y a des ponts avec l’architecture et le design de manière générale. Cette notion se trouve aussi dans mon travail artistique, quand je travaille le tissu, il prend une certaine architecture.

En parlant de la différence entre la couture et ta pratique artistique, quelle distinction fais-tu entre le textile dans sa fonction « utile et portable » et le textile dans sa dimension artistique ? Les traites-tu différemment ?

Dans le vêtement, je vais être à la recherche de quelque chose de confortable, où tu es à l’aise. Alors que dans ma pratique artistique et, toujours dans la recherche de texture, je vais vers l’accumulation, la densité. Je cherche justement à rendre les tissus fluides, presque solides, à les travailler comme des sculptures. J’ai pu explorer cela dans mes études de styliste, car on nous pousse à faire des choses plus artistiques et pas forcément portables. C’est d’ailleurs un terme qu’on n’aime pas forcément dans les études de stylisme.

Pourquoi n’aime-t-on pas le terme « portable » en stylisme ?

Si tu as envie de sortir dans la rue en portant une œuvre, tu peux. Ce n’est pas pratique, mais tu peux. À partir du moment où tu peux l’enfiler et déambuler avec, il est portable. Si tu vas l’assumer et le tolérer toute une journée, c’est autre chose. Dans ce projet [Lucie me montre une photo d’un manteau qu’elle a réalisé], on retrouve cette idée de travailler le textile pour qu’il devienne solide, on reste dans le vêtement, mais qui est difficilement portable. Il a son poids et reste fragile, car ce sont des coutures à la main. Ce genre de pièce, c’est une œuvre artistique qui s’adapte à un corps.

Pulls en maille de seconde main, composition variée

Dans notre société, on est poussés à produire des choses fonctionnelles. Comment, toi, face à cet aspect-là, arrives-tu néanmoins à flâner artistiquement et à prendre le temps de créer ?

C’est surtout grâce à l'Académie, car je sais que j’ai un temps bloqué où je vais pouvoir aller chipoter (rire) et que je n’ai pas de pression de rentabilité comme dans ma pratique professionnelle, où tout doit être calculé, monétisé. Là-bas, je crée pour mon plaisir, et s’il s’avère que je peux l’exposer, le vendre… tant mieux, mais ce n'est pas le but. Une fois que tu as cet objectif de rentabilisation, cela coupe un peu l’inspiration.

Dans la surabondance de vêtements usés et de tissus inutilisés, comment arrives-tu à choisir, à sélectionner ce qui va t’intéresser ?

Je suis aussi guidée par les couleurs et les motifs. Aussi, l’avantage dans la récupération, c’est que je peux me tourner vers des matières anciennes, qui doivent dater d’avant 1950. De ce fait-là, j’utilise des matières qu’on ne trouve plus aujourd’hui pour un budget raisonnable. Dans un projet où je travaille la soie, je me suis permise de détisser, de chipoter, de refeutrer des matières. Il y a aussi une lumière avec la soie qui est très intéressante.

« La colère sous mes doigts » exposée au Delta (Namur) pour l'expo Sexisme Pépouze du 14.02.26 au 29.03.26. Laine, lurex et soie

Pourquoi tu t’étais concentrée spécifiquement sur la renaissance textile dans le stylisme ?

Il y a plein d'aspects différents, c’est pour cela que j'aime bien parler de renaissance, puisque c'est plus large que « réemploi ». Quand on parle de réemploi, on est vite dans cette image de récup’ écologique. Dans la renaissance textile, il y a aussi le fait de revaloriser des savoir-faire, par exemple, comme le reprisage, le remaillage, des techniques, qu'on a un peu oubliées. Je ne connais pas tout, mais j'aime bien m'intéresser à certains savoir-faire qui sont considérés comme désuets et qu'on a laissé tomber. Pour le travail que je fais avec de la soie, j’utilise une aiguille à feutrer la laine. Le feutrage à l’aiguille, c’est un truc qu’on voit sous forme de pantoufles en feutre de laine ou de petites décorations de sapin de Noël. C’est un peu kitsch. Je vais détourner cette technique-là pour essayer d'en faire quelque chose de beaucoup plus contemporain, de plus surprenant aussi, pour l'amener vers quelque chose qu'on n'attend pas. C’est aussi faire renaître une forme d’artisanat.

Quelle est la pièce textile que tu rêverais de réaliser ?

J’ai des artistes textiles avec qui j'ai des affinités et qui me plaisent. Je regarde comment tel ou tel artiste a fait, et cela reste dans un coin de ma tête pour m’aider à me débloquer. Ou parfois, c'est simplement que je fais quelque chose, et puis Amandine, ma professeure à l'Académie, va me dire : « Avec cette technique-là, tu pourras aller voir tel artiste. » Dans ce cadre-là, il y a une artiste que j'aime beaucoup, c'est Joana Vasconcelos. Elle fait vraiment des pièces monumentales et immersives. Envahir une pièce, je trouverais cela génial. Bon, c’est pas pour demain ! (rires)

Envahir une pièce d’une chose avec un tout ou envahir une pièce de plein de choses différentes ?

Envahir une pièce avec un tout. Avec quelque chose d’immersif. Tu entrerais dans un espace qui est habillé… On retombe d'ailleurs sur de l’architecture. Ce serait un vêtement pour un espace. Pour le spectateur, il y a quelque chose d’immersif qui fait que c'est plus que juste le fait de regarder, mais le fait d'être entouré. En plus, si c’est une œuvre que tu peux toucher, que tu peux peut-être modifier, ce serait encore plus chouette. S'il y avait une intervention du public, par exemple, je trouverais ça génial. Je crois que j'ai un peu une frustration de tous ces musées où tu vois plein de super belles œuvres, mais que tu ne peux pas toucher. C’est quelque chose de très fermé et c’est dommage, car l’art, on a envie de le comprendre, de voir comment c’est fait et de le voir sous toutes ses facettes. Créer quelque chose qui pourrait être immersif et interactif, ce serait génial.

© Joana Vasconcelos, Transfigurations, 2026. Photo : © GRAYSC. Courtesy Galerie La Patinoire Royale Bach

Si tu réalises cela un jour, je veux bien en faire l’expérience !

Ce sont des choses qui arrivent de plus en plus dans ce que je fais, où j'ai tendance à avoir des formats qui vont plus vers le grand que vers le petit. Des choses plus imposantes. C’est presque flirter avec la scénographie ou avec l'architecture d'intérieur.

Que t’apporte ta pratique artistique dans ta manière d'être au monde ?

Quand j'étais petite, entre huit et douze ans, j'ai suivi des cours à l'Académie et puis j’ai dû choisir parmi d’autres activités. J'ai dû laisser tomber l’Académie, j’ai un peu mis cela de côté, même si j’ai toujours bien aimé les choses créatives. Ensuite, quand j’ai fait mes études de stylisme, je suis revenue à cela, mais toujours avec un côté très utilitaire finalement. J’ai repris des cours artistiques à l’Académie, il y a seulement quatre ans, à la suite d’une période où je n'étais pas très bien dans ma peau. Je me suis rendu compte que le fait de créer m'importait vraiment un bien-être que je ne trouvais pas autrement. L’Académie me fait tellement de bien qu’aujourd’hui je me demande comment j’ai fait pour vivre sans. Je m’épanouis là-dedans et je sors des choses qui ont besoin de sortir. Dans mes créations, c’est souvent coloré. Il y a le côté tactile, il y a quelque chose d’un peu enfantin, d’assez joyeux et de réenchanteur. C'est peut-être quelque chose qui me permet d'équilibrer mon mental par rapport au monde et à tout ce qui nous dépasse, où je me dis : où est-ce qu'on va ? Du coup, créer permet de focaliser un peu plus, en me disant qu'il y a aussi des belles choses qui peuvent émerger. C’est ma petite thérapie personnelle. Je me rends vraiment compte que je le fais pour moi et si après ça plait aux autres, qu’on me demande d'exposer, tant mieux, c’est chouette. Mais en fait, je veux le faire pour moi. Je trouve que c’est déjà amplement suffisant.

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La galerie autour du travail de Lucie Poumay se contemple ici.

@lucie_poumay sur Instagram !

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