Simplicities
La mode ne tient plus qu’à un fil

Inaugurée le 12 juin dernier, la nouvelle exposition du Musée Mode & Dentelle, Simplicities, explore les périodes, du XVIIIe siècle à aujourd’hui, où la mode était à la simplicité. 200 ans de fringues dans une exposition bruxelloise efficace mais qui semble parfois, à l’image des vêtements présentés, dépouiller le sujet de sa complexité.
Simplicities propose un aperçu des moments où la mode laisse l’extravagance de côté. En six chapitres, l’exposition évoque plusieurs tendances qui, au cours des deux derniers siècles, ont appelé à un retour au naturel, au rejet des artifices et de l’ostentation, à un intérêt pour le confort et la praticité. Un point de départ : le portrait de Marie-Antoinette en robe-chemise de 1783 par la peintre Élisabeth Vigée Le Brun, qui, au milieu des silhouettes démesurées des robes à la française du XVIIIe siècle, fait scandale, défiant l’inconfort des accoutrements féminins de l’époque.

Cinq des six chapitres de l’exposition explorent, sous différentes coutures, ce fameux XVIIIe siècle traversé par cette mode du fonctionnel et du naturel. Chaque sous-tendance de ce siècle est ainsi mise en résonance avec sa retombée plus contemporaine : la robe-chemise (ou chemise à la reine) de Marie-Antoinette avec les mousselines de soie des années 1910 ; les drapés et plissés d’inspiration antique qu’on retrouve ensuite dans les robes des années 1950 et 1960 ; la mode fonctionnelle anglaise de 1770 qui annonce l’arrivée du sportswear en 1920 ; ou encore la récupération des codes vestimentaires masculins avec la robe-redingote, que l’exposition rapproche du costume-tailleur popularisé avec la Première Guerre mondiale et du power dressing1 des années 80.

Si cette organisation non-linéaire et déchronologique, pourra en dérouter certain·es, elle offre un ancrage actuel bienvenu qui permet de rapprocher la thématique de son public mais aussi d’illustrer le principe cyclique de la mode. Bien sûr ces tenues apparaissent aussi en écho (ou en conséquence) d’évolutions culturelles, sociales ou encore économiques comme l’expliquent les cartels : la Philosophie des Lumières et l’avènement du discours médical et hygiéniste, la récupération des postes de travail par les femmes pendant la Première Guerre mondiale ou encore l’attrait pour la vie campagnarde à la suite de la pandémie COVID-19 qui provoquera un véritable boom de l'esthétique cottagecore sur les réseaux sociaux. Cette esthétique rurale fait d’ailleurs l’objet du troisième chapitre de l’exposition : une mode déjà en vogue au XVIIIe siècle donc, lorsque l’aristocratie européenne, face aux crises modernes, rêve d’un retour à la vie champêtre. Particulièrement bien construit, ce chapitre met en lumière ce lien puissant entre événements socio-politiques et retombées vestimentaires, faisant également un pont avec le mouvement hippie des années 1960 et 1970 et ses imprimés floraux.

Malheureusement, l’exposition peine à rendre compte de la complexité de ce lien, le dispositif ne permettant que d’effleurer la question. Pour rester sur l’exemple du cottagecore, celui-ci est présenté comme une aspiration et une esthétique idéalisée de la ruralité en contraste/réponse à la crise sanitaire, mais est peu exploré en termes d’échos et de racines conservatrices et colonialistes2. Le discours s’en trouve peu nuancé, contraint par le dispositif. Le point de vue de l’exposition semble ainsi parfois se limiter à celui des élites : les modes sont définies par et pour les privilégié·es (Marie-Antoinette, les sphères de la haute couture, l'aristocratie, etc.), à quelques exceptions près (comme le power dressing, présenté comme véritable levier d’émancipation professionnelle pour les femmes des années 1980).
N’oublions pas que la mode sert aussi, et surtout, de marqueur social, permettant aux élites de se distinguer des classes populaires, d’où son fonctionnement cyclique3. Lorsque la tendance initiée par les riches finit par être récupérée, imitée par les plus pauvres, l’élite change son fusil d’épaule. Un phénomène qu’on a justement pu observer ces dernières années et qui constitue, à mes yeux, le plus gros manquement de l’exposition : la mode du quiet luxury et ses dérivées (stealth wealth, old money aesthetic, ou silent luxury). Une tendance qui a (re)vu le jour justement en contraste de l’ostentation et de la logomania qui avaient fait la réputation des marques de luxe au début des années 2000. Avec l’explosion de la fast-fashion et des contrefaçons, les ultra-riches ont cherché à se distinguer par la sobriété et la qualité de l’artisanat couturier, effectuant un revirement vers les tenues épurées des années 1990, revirement que certain·es rapprochent également des principes vestimentaires de ce fameux XVIIIe siècle4.

Si Simplicities peine à rendre compte des tenants et des aboutissants du sujet, elle n’en reste pas moins intéressante et offre une introduction efficace à des styles vestimentaires qu’on évoque assez peu, la mode étant souvent synonyme d’innovations esthétiques visuellement fortes, marquantes. L’installation scénographique permet d’ailleurs de rendre compte de la richesse visuelle derrière l’apparente simplicité des tenues. Chaque salle est une sorte de boîte noire aux lumières tamisées, faisant ressortir les silhouettes, textures et couleurs. Les jeux de miroirs des présentoirs permettent également d’observer certaines tenues sous plusieurs angles. L’exposition se veut finalement une exploration davantage sensorielle, ce qui plaira sans aucun doute à beaucoup. Pour les plus avides d’explications sur le sujet, une visite guidée sera probablement plus complète pour véritablement plonger dans la thématique de la mode sobre qui, comme le cartel introductif le dit, « n’échappe pas pour autant aux logiques de distinction, ni aux mécanismes de pouvoir qui traversent l’histoire du vêtement ».