« Composer avec ce qui existe »
ou coller les images délaissées
Entretien avec Marie Decleire

Karoo est parti à la rencontre de Marie Decleire, artiste pluridisciplinaire basée à Bruxelles qui travaille particulièrement avec le collage. D’étudiante en architecture à artiste, elle nous parle de ce parcours un peu atypique, de son approche minimaliste du collage et de l’accessibilité dans les arts plastiques.
Comment le collage est-il arrivé dans ta vie ?
Un jour, j'étais à une retraite philo où j’ai fait un atelier de collage organisé par la colleuse Lia Rochas-Páris, que je suivais depuis un moment et dont j'aimais beaucoup le travail. Un peu par hasard, je redécouvre et renoue avec cette pratique qui m’avait accompagnée durant toute mon adolescence. Les murs de ma chambre d'ado étaient couverts d'images. Pareil pour mes classeurs, journaux de classe, mes cahiers, etc. Mais je n’avais jamais conscientisé cette pratique à l’époque. C'était une manière de m'amuser et de personnaliser des canevas qui n'en étaient pas, des objets du quotidien. C'était un chouette canevas, sans enjeu. Cet atelier m’a rappelé tout ça, et je m’y suis remise directement. Puis c'est un peu au culot que j'ai décidé de me professionnaliser.
Vers quoi te dirigeais-tu avant de te tourner vers le collage ?
Je n'ai pas du tout un parcours artistique « classique ». Je n'ai pas fait d'école d'arts plastiques et je ne suis pas sortie de mes études en me disant que je voulais être plasticienne. Je n'étais pas particulièrement prédestinée à un parcours en art. J'ai fait des secondaires générales qui dirigeaient vers l'unif où j’ai commencé par étudier l'architecture. J'ai fait mes deux premières années à l’ULB-La Cambre. Même si ce sont des études passionnantes, je me suis rendue compte que je n'avais pas particulièrement envie de construire des bâtiments. Ce qui m'intéressait le plus, c'était le rapport entre le social et l'espace, tout ce qui relève de la dynamique urbaine notamment à l'intérieur des bâtiments. Comment ça s'organise ? Qu'est-ce que ça dit de notre culture, de la manière dont on entre en relation avec les gens dans ces espaces ? Quel est l'impact de l’un sur l’autre et vice versa ?
J’ai alors changé de bord et suis allée vers les sciences humaines et sociales. J'ai été voir ma faculté pour pouvoir prendre des cours en architecture, en géo, pour finalement en faire mon sujet de mémoire, dans lequel j'ai travaillé autour des espaces hospitaliers : comment ces espaces impactent le rapport soignant·e/patient·e ? À quel point le bâtiment dirige ces relations et le fonctionnement de l'hôpital ? Comment notre manière de percevoir la médecine impacte la construction des hôpitaux ? En sortant de ce mémoire, je voulais poursuivre cette recherche, notamment autour du street art, l'art dans l'espace public. Qu’est-ce que c’est ? Comment ça se manifeste ? À quoi ça sert ? J'avais envie de creuser ce rapport à l'espace et à l'architecture, à la culture matérielle, mais aussi aux objets du quotidien.

Comment cet attrait pour la culture matérielle et l’espace a-t-il impacté ton approche des matériaux pour le collage ?
Je suis très intéressée par les matériaux de récupération de manière générale, par ce qui est laissé dans l'espace public, ce qui est abandonné… Je vais aussi souvent glaner dans les marchés aux puces ou chez Pêle-Mêle. Depuis que j'ai commencé le collage, les gens me donnent des images aussi. C'est hyper rigolo ! Parce que ce sont des objets que les gens ont gardé, qu'ils n'ont pas réussi à jeter. Beaucoup de personnes me disaient : « Ça je peux pas le jeter, mais je sais pas quoi en faire. Donc vas-y, tiens. » C'est aussi ce qui m'intéresse : c'est quoi la matière dont on n'arrive pas à se défaire, mais dont on n'arrive pas à faire quelque chose ? Ça en dit beaucoup sur nos rapports au matériel, aux objets, aux images. Après une période d’arrêt, j'ai commencé à récupérer d'autres matériaux que du papier. Je pense notamment à un sac de miroirs cassés que j’ai trouvé dans la rue. Je sais plus ou moins ce que je veux en faire, mais c'est moins accessible comme matériau. Casser du miroir, ce n'est pas si facile. Et comme je ne souhaite pas le découper en choisissant une forme, ça me demande plus de recherche, d’expérimentation.
Tu veux garder ce côté hasardeux.
Aléatoire, oui ! J'aimais bien l'idée de l'éclat, sauf qu'avec un marteau, le miroir se décolle. C'est un matériau plus capricieux. J'ai envie de travailler des matériaux qui m’apparaissent, je ne veux pas aller les chercher. J'ai plutôt envie de partir de quelque chose d'existant et de me demander : « Comment est-ce que ça peut exister autrement ? Qu'est-ce que ça peut créer avec cette contrainte ? »
Au-delà de cette approche des matériaux et des images, que cherches-tu à faire ou à transmettre avec le collage ?
Dans mon processus créatif, je vais amasser plein d'images. Je sélectionne sans réfléchir. Qu'est-ce que ça va donner ? Je n'en sais rien, peut-être rien. Puis, il faut écrémer. C'est presque plus proche de la sculpture que de la peinture comme manière de travailler. Je ne sculpte absolument pas, mais l'idée que je me fais du processus c'est qu'au début tu as ton bloc, il faut soit le modeler si tu as de la glaise, mais si tu as de la pierre, il faut retirer le surplus avant de pouvoir commencer à dessiner les contours et les détails. Avec tous les magazines que j'ai, c'est un peu ça. On sépare ce qu'on garde et ce qu'on retire. Et après, je prends un bête canevas blanc en papier et je superpose. Entre les deux, il y a quand même le fait de détailler les éléments : pas simplement déchirer la page mais découper le détail, l'icône, la partie… Je les superpose, sans chercher à représenter quelque chose. Si on cherche à dire quelque chose de précis, on a un objectif, on cherche sa matière en fonction du message. J'essaie plutôt, à l'inverse, de partir de ce que j'ai, de chercher avec les couleurs, les formes et les textures et de voir ce qui en émerge. Ce que je cherche, c'est composer avec ce qui existe : s’il n'y a rien qui vient, il n'y a rien qui vient. Le collage a toujours cet effet de surprise. Pour faire un parallèle avec le collage politique, là on cherche à dire quelque chose. Je pense aux Guerilla Girls, qui utilisent le collage comme médium pour porter leur mouvement, comme elles utilisent les mots et les actions. Les images qui constituent leur collage sont choisies avec un message très clair en tête et dans une démarche politique et activiste. Je pense aussi aux Colleuses, dont les actions sont plus récentes et qui s’approprient l’espace public grâce au collage d’une autre manière : elles rendent visibles, à travers leurs phrases, des violences sexistes et sexuelles dans des espaces qui n’étaient pas du tout destinés à recevoir ces lettres.

Et si les démarches ne sont pas les mêmes, qu’on cherche des images pour dire quelque chose de précis ou qu’on utilise les images qu’on a pour ouvrir l’imaginaire, le collage a toujours ce côté inattendu. La pratique même du collage est de transformer une matière première en quelque chose de différent de ce à quoi elle était destinée, qu’il s’agisse du canevas, des images ou de tout ce qui est utilisé pour le réaliser.
Tu parlais « d’écrémer », et en effet tu écrèmes beaucoup, tes collages se composent de quelques images seulement. Ça témoigne d’un certain minimalisme dans ton travail. Pourquoi cette approche-là pour toi ?
C'est vraiment un héritage de mes études d'architecture. Au début du cursus, on te demande toujours pourquoi. Pourquoi cette fenêtre-là ici ? Tout est un choix. Que tu mettes ta fenêtre à cet endroit-là, que tu fasses tout le mur en vitre ou un mur aveugle, tout est un choix. Donc ce n'est pas parce que c'est vide que ce n'est pas un choix. Ce n’est pas parce que c’est plein que ce n'est pas un choix. Ce n'est pas par dépit. Ça reste un choix esthétique, de dynamique, de matériel et de rythme aussi. Pour faire un parallèle avec la musique, c'est pareil avec le silence : un morceau qui a tout le temps du son et un morceau qui a des moments de silence, c'est très différent. Le vide est un élément à part entière. Mon objectif est aussi que ça reste du papier, que ce ne soit pas transparent ou un trou, parce qu'alors, il est rempli par ce qui existe derrière le canevas ; il devient un cadre pour un évènement derrière. Ce n'est pas qu'il disparaît, il reste présent. Ça m'a amenée à des discussions avec des personnes qui sont plutôt en arts plastiques et qui me disaient : « Là il faut vraiment que tu t'achètes un beau papier. » Ça m’a questionnée sur l'entièreté de ma démarche, parce que je me rends compte que je rejette l’idée. Je ne veux pas un très beau papier qui va exister par son grain, par sa couleur. J'ai envie d'un blanc qui puisse faire ressortir les couleurs telles qu'elles existent et d'une matière assez mat pour que le brillant et la texture des papiers puissent aussi exister sans pour autant avoir envie que le canevas disparaisse.
Tu rejettes vraiment ce côté sélectif et distingué du canevas en arts plastiques.
J'ai vu une interview de Pénélope Bagieu1, une bédéiste, qui disait qu'elle avait un point commun avec beaucoup d'illustratrices et dessinatrices autour d'elle : il n'y avait pas de pression sur leur pratique du dessin. Quand elles étaient enfants, elles avaient des piles et des piles de feuilles de brouillon dont tout le monde se fichait et où elles pouvaient dessiner, dessiner, dessiner. Ce n'était pas du papier cher et noble sur lequel il fallait faire un beau dessin. Ça a vraiment résonné en moi. Si le dessin va être accroché, ça te bride. Ça brime l’exploration. Il y a ça dans le choix du papier aussi. Et comme tu dis, ça rejoint un élément qui me plait avec le collage : l’accessibilité des matières premières. On n'est pas sur des peintures à l’huile onéreuses. Pas besoin de pinceaux, de toiles… C’est quelque chose qui peut constituer un frein parfois. C’est plus difficile d’accepter le fait de rater, qui est le principe même de l’apprentissage, quand ça implique de « gaspiller » des matériaux qui coûtent cher. Avec le collage, il y a la déception d'avoir « gaspillé » une image qu'on aimait bien, mais ça arrive et on aura pris un risque par rapport à cette image uniquement. Il n'y a pas de porte d'entrée.

Dans tes deux séries de collages, on est vraiment sur des palettes duochrome, avec un mix entre du noir et blanc, et une petite touche de couleurs. Peux-tu m’en dire davantage sur ton approche des couleurs ?
J'aime bien mélanger le noir et blanc et la couleur parce que ça permet de voir que ce sont des images différentes. Ça met en valeur l'effet collage d'un point de vue esthétique. Si je mets deux photos de couleurs ensemble, à moins qu'elles aient des saturations et des chromas vraiment opposés, ça va davantage se fondre comme un tout. Je crois que c'est le fait que ça apporte du contraste, ça crée une sorte de tension. Dans la série « échappée », je travaillais beaucoup avec des aplats de couleurs, que j'ai été chercher dans des magazines. Ce ne sont pas des feuilles de couleurs. C’est quelque chose que je faisais auparavant mais ça ne m'aidait pas parce que la texture était toujours identique. J'aime bien le relief d'autres papiers. Dans cette série, si j'avais envie de travailler avec du jaune, je cherchais toutes mes images jaunes, mes aplats. Puis j'allais chercher dans toutes mes images noir et blanc. Je travaillais presque par couche. C'est le seul choix que je faisais au départ, celui de la couleur. Dans la deuxième série « à bras le corps », je suis partie des mains ou des bras.
Je reviendrais bien sur cette deuxième série dans laquelle j’ai apprécié cette combinaison entre des parties du corps humain et le monde naturel que ce soit l'eau, la roche, le ciel. Tu ne veux pas dire quelque chose à travers tes collages, je ne vais donc pas te demander si c’était une manière d’évoquer la reconnexion à la nature, mais est-ce quelque chose qui te vient à l'esprit par après ? Qu'est-ce qui a émergé de cette série pour toi ?
C'est beau de voir que toi, c'est ça que tu en as retenu. Parce qu'effectivement, il y a de la glace, de la roche, de l'eau, mais il y a aussi du textile, de la peinture… Et au risque de te décevoir (rires), je ne parle pas du tout du lien à la nature. Et c'est ça que j'adore dans cette démarche. Je pars de quelque chose de très technique. Ce sont des textures que je cherche. Et ici, je cherche une tension entre une partie du corps et une texture. Je crois bien sûr que j'ai un lien avec la nature. Aller à la mer ou en forêt, ça me fait toujours quelque chose. Je crois que j’y suis réceptive. J'ai envie de dire qu’on l’est tous. C'est peut-être aussi pour ça que ça déclenche l'imaginaire, parce que ça fait du bien d'avoir des éléments de la nature dans nos représentations. Ça me plaît que ça t’évoque ça. Il y a des gens qui m'ont parlé de tout à fait autre chose. Justement, si j'ai des personnes qui me racontent des histoires complètement différentes, c'est là que je me dis que j'ai réussi mon pari. On me demande souvent : « Quelle histoire ça te raconte à toi ? ». Et j'adore en parler, mais dans ce cas j’en parle comme spectatrice, pas comme artiste à l'origine du collage.

Pour toi, l'histoire ne se construit pas au fur et à mesure que tu travailles. C'est une fois qu’il est fini et que tu peux changer de posture, que tu peux y voir une histoire qui sera, j'imagine, toujours différente selon le moment où tu le revois.
Tout à fait ! Mais il y a des collages où c'est toujours la même. Il y a un collage qui m'a particulièrement bouleversée. C'était un moment très particulier de ma vie, je l'ai fait de manière fulgurante. Et celui-là me racontera toujours la même chose. Et puis, il y en a d'autres, à chaque fois que je les regarde, ça me raconte une autre histoire. Ça parle aussi de l'état dans lequel on est, ces collages qui peuvent raconter mille et une choses. J'adore en parler, mais j'ai besoin que la personne ait eu le temps et l'envie de faire son propre chemin sans que ma parole ne teinte son imaginaire. Mon travail n'est pas dans le « raconter une histoire », il se situe dans le « permettre à quelqu'un de se raconter une histoire ».