Casus belli, sur les sentiers de la paix est à l’affiche jusqu’au 16 novembre à Flagey. Le dernier film d’Anne Lévy-Morelle s’inscrit dans une rétrospective plus large programmée par le partenaire régulier de la Cinematek et comprenant ses « épopées authentiques » que sont le Rêve de Gabriel, Sur la pointe du cœur et Manneken Pis, l’Enfant qui pleut. À l’heure d’écrire ces lignes, l’hommage touche à sa fin, ne reste plus en lice que le petit dernier.

1013613_fr_casus_belli__sur_les_sentiers_de_la_paix_1410177989906Léger virage dans la filmographie d’Anne Lévy-Morelle, Casus belli inaugure, selon son auteure, un cycle des « épopées quotidiennes ». La foulée est plus stripteaseuse, le montage plus parlant, la voix off absente, avec un ancrage plus sec dans les images, avec moins de vaseline poétique.

Le 28 septembre dernier, c’était séance spéciale, en présence de la réalisatrice belge, de Barbara Truffin, docteur en anthropologie à l’université libre de Bruxelles et chargée de cours à la faculté de droit de cette université, qui a notamment développé des recherches ethnographiques sur les justices de paix en Belgique, et de Florence van de Putte, avocate et médiatrice, présidente de l’asbl Trialogues, centre de médiations, de formations et d’aide à la gestion des conflits.

Salle comble pour l’occasion. Nombreux refoulés sur le perron. Le public se partage entre gens de médiation et gens de justice, rameutés par les participants du film. Les deux médiateurs de la mission locale d’Ixelles, Éléonore Stevens et Jean De Lathouwer, ainsi que le juge de paix de Saint-Gilles, Guy Rommel, acteurs de vérité de ce documentaire salé, voient enfin l’aboutissement d’un travail entamé il y a cinq ans.

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Cinq ans durant lesquels il a fallu observer, se faire accepter, se faire oublier, obtenir les autorisations de filmer, poser la caméra jour après jour et laisser la nature humaine s’y briser. Pas besoin d’intervenir pour insuffler de la fiction. La justice de paix et le bureau local de médiation « sont deux endroits où les gens ont une auto-mise en scène d’eux-mêmes, une dramaturgie naturelle », analyse Anne Lévy-Morelle, fascinée par l’observation de l’humanité au-dessus de l’épaule magistrate, façon « position archaïque de mouche invisible », comme dirait Bruno Latour. Façon aussi Raymond Depardon dans sa Dixième Chambre, instants d’audience, dirait-on. « Ce qui importait, c’est ce qui se passait à l’audience », relate la réalisatrice, restée perchée côté siège du tribunal le temps du tournage, avec « une discrétion admirable » reconnaît le juge Rommel, sans jamais chercher à savoir ce que contenaient les jugements.

« Dans un monde où on a une opinion très vite, je trouvais intéressant de montrer des lieux où on est obligé de suspendre cette opinion », explique la réalisatrice. De fait, Anne Lévy-Morelle prend le temps, à Ixelles, de laisser les événements lentement se mouvoir, se chercher une solution qui leur est propre, qui leur ressemble ; et de voir, à Saint-Gilles, se précipiter le traitement minuté des affaires devant un juge qui impose la voie la plus juste ou tente en tout cas d’amener les parties sur le terrain du compromis. Cette dernière mission de conciliation, durant laquelle le magistrat gomme ses aspérités d’autorité, conserve encore le poids de son interventionnisme. Au point qu’une spectatrice dans la salle se dira étonnée par le caractère expéditif de la procédure, surtout comparée aux chambres de conciliation mises en place au tribunal de la famille, dont la pluralité des membres donne un autre goût à cette technique de règlement des conflits. À ce propos, Barbara Truffin rappelle que la formation des juges reste un débat de société criant, notamment du point de vue de leurs moyens.

Finalement, ce sont les mêmes histoires qui sont traitées en justice de paix et en médiation. La seule différence, c’est que certaines personnes ont besoin que l’on tranche pour elles tandis que certaines refusent que la solution vienne de l’extérieur, remarque Florence Van de Putte. La médiatrice pointe aussi le fait que la médiation, de par le caractère volontaire de sa démarche, séduit surtout les personnes venant d’une certaine culture.

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Devant la justice de paix où tout le monde peut être convoqué, les affaires sont d’une grande variété et concernent un public très large, observe, quant à elle, Barbara Truffin. Au terme de l’étude qu’elle a menée sur la question, elle constate un nombre impressionnant de jugements par défaut, l’abondance des cas de divorces explicable par le rôle de proximité du juge de paix (mais sans doute appelée à diminuer dans les années à venir avec la mise en place du nouveau tribunal de la famille), surtout dans les milieux multiculturels où les femmes demandent l’intervention de l’État, ce qui donne lieu à un discours paternaliste dans une scène truculente du film. Et puis, il y a environ 30 % des cas où le demandeur est assisté d’un avocat alors que le défendeur ne l’est pas, ce qui pose question quant à l’égalité des armes. La tâche du juge est alors aussi celle d’un « rééquilibriste ».

Tour à tour équilibriste, autoritariste, bienveillant, paternaliste, Guy Rommel offre à Anne Lévy-Morelle un personnage haut en couleurs qui se prête à merveille au difficile exercice du portrait.

Portrait juste d’une société qui essaie de l’être, de ses petites misères, de ses règlements de conflits, mais aussi de ses individus, Casus belli constitue un miroir dans lequel il est urgent de se contempler tant les questions que le film pose, sans avoir l’air d’y toucher, nous concernent tous.

Cet article a paru sous une première forme sur le site www.justice-en-ligne.be

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Casus belli, sur les sentiers de la paix Réalisé par Anne Lévy-Morelle Belgique, 2014 101 minutes