Repartis bredouilles du festival de Cannes, Jean-Pierre et Luc Dardenne n’en livrent pas moins un film intense, cristallisant leur savoir-faire cinématographique dans une enquête coupable teintée de grisaille liégeoise. J’en ai eu le souffle coupé.

Jenny (Adèle Haenel) est médecin. Docteur Davin pour les patients. La patientèle n’est pas vraiment la sienne, c’est celle d’un vieux médecin qu’elle remplace en province et qui peine à se trouver un successeur. La jeune femme n’est pas intéressée, elle a trouvé une place de choix dans une clinique privée, plus tranquille et mieux payée semble-t-il. Elle y entre d’ailleurs incessamment sous peu. Mais un coup de sonnette importun laissé sans réponse va bouleverser ses plans…

… Lorsque la sonnette retentit une heure après la fermeture du cabinet, le stagiaire, Julien (Olivier Bonnaud), veut y répondre mais Jenny l’en empêche, lui faisant la leçon sur le respect des heures d’ouverture et de leur travail. Elle apprendra plus tard que la fille qui a sonné ce soir-là était en détresse et qu’elle est morte quelques heures après. La culpabilité la fera rester au cabinet, reprendre la patientèle élimée du vieux médecin, et entreprendre une enquête pour retrouver le nom de la fille tuée, laquelle, faute de papiers, a été enterrée anonymement.

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La province liégeoise, toujours. Seraing, bord de Meuse. La grisaille automnale. La froideur de la vie. Les petites vies, toutes cabossées par le désintérêt de la société. Le médecin généraliste est aux premières loges pour assister à cette lassitude décrépie qui envahit ses contemporains. Elle met la pommade qu’elle peut, le docteur Davin, elle met du baume au corps, elle soigne les bobos. Puis, elle écoute. Du haut de sa fin de vingtaine, elle a déjà l’assurance des grands, cette conscience de l'attente des gens. Mais les personnages des Dardenne sont complexes. Ni blancs ni noirs. Gris évidemment, comme la couverture de la Meuse. Et le docteur Davin n’échappe pas à la règle, qui précipite l’homicide involontaire d’une jeune Africaine sans titre de séjour, sans plus d’existence que quelques secondes tirées d’une caméra de sécurité. Et puis, elle fume.

Elle n’est pas fière de ça, Jenny, elle s’en veut de n’avoir pas ouvert à la pauvresse poursuivie par excès de respect horaire. Alors, elle va consacrer tout son temps libre à la recherche de l’identité de la fille inconnue, afin de lui offrir un enterrement digne de ce nom. La culpabilité comme moteur Diesel, les scénaristes/réalisateurs la saisissent sur le visage frais d’Adèle Haenel, attachés à ses pas d’enquêtrice improvisée, au grand dam des vrais flics (comme l’inspecteur Ben Mamhoud – poke les étudiants de cinéma de l’ULB) qui n’apprécient pas l’investigation parallèle.

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Mais rien n’arrête une volonté pareille. Jenny est constamment en mouvement, se pose le temps d’une clope ou l’autre, puis reprend sa mission auto-proclamée, entre patients et petites frappes, sans pour autant se presser, les foulées bien ancrées, les épaules un peu rentrées, sans peur, pas tellement en combattante, mais en repentante jusqu’au-boutiste. Les frères Dardenne ne lui laissent que peu de moments de répit. Le film avance comme un rouleau compresseur, martèle de coups de poing l’estomac, amarre le spectateur à la réalité sociale crue malheureusement bien connue. Pas une seconde de trop. Pas une scène inutile. Le scénario et la réalisation sont redoutables d’efficacité. Ils embarquent dans une histoire qui pourrait se produire mille fois, à la rencontre de notre époque, de ses laideurs, de ses bonheurs, de l’humanité engluée dans les petits intérêts de chacun. La mise en scène est sobre, rugueuse, sans tralala, sans effet de manche, sans musique, faut-il encore le préciser ? Seule compte Jenny. L’environnement est presque gommé. La scène d’exposition en est l’avertissement : cadrage serré brutal sur Adèle Haenel, sa nuque, son oreille, durant une conversation téléphonique. C’est donc l’histoire de Jenny et de son téléphone, métonymie de la fille inconnue (technologie oblige, Jenny se sert de son GSM pour montrer la photo de la fille inconnue).

La version projetée à Cannes comptait huit minutes de plus. Sont-ce elles qui ont empêché l’attribution d’un prix au festival français, malgré les nominations pour le prix du Jury, le grand prix et le prix de la Mise en scène ? Peu importe. La version finalement projetée sur les écrans désormais donne toute la mesure de leur génie.

Génie de casting aussi, que de faire porter par Adèle Haenel cet ancien scénario qui attendait son incarnation. La jeune actrice se glisse dans la blouse de Jenny avec finesse, arborant une carapace dure (comme souvent chez les Dardenne) et une palette d’émotions déployée avec justesse pour un rôle non linéaire, mettant à profit son instinct et un travail du corps intéressant. C’est joie aussi de croiser les habituels Jérémie Renier, Olivier Gourmet et autres Fabrizio Rongione, qui habitent depuis longtemps maintenant la filmographie des frères liégeois.

Belle réussite, comme toujours.

 

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La Fille inconnue Réalisé par Luc et Jean-Pierre Dardenne Avec Adèle Haenel, Olivier Bonnaud, Jérémie Renier Belgique, 2016 105 minutes