La cinéthèque idéale de Karoo, rythmée par l'érudition de Ciné-Phil RW et contrepointée par d'autres rédacteurs, ce sont cent films de l'histoire du cinéma à voir absolument. Chapitre 5 : les années 1950.

Un Top 10 de la décennie (dans le désordre)

 

La Mort aux trousses/North by Northwest (Hitchcock, GB/EU, 59)

Le meilleur film d’aventures de tous les temps ? Je l’ai vu et revu. L’ai adoré enfant, adolescent, adulte. Goûté à différents niveaux. Le meilleur Tintin, avec son rythme haletant, ses poursuites et ses rebondissements, ses décors fantasmatiques (le champ de maïs et son attaque d’avion, le mont Rushmore… reconstitué en studio !). La tonicité des dialogues ou le charme dévastateur de Cary Grant (qui me paraît, sur ce film, le plus bel homme, le plus élégant à avoir jamais bougé devant une caméra). Le deuxième degré ravageur, avec les sous-entendus sexuels (le rapport à la mère, la relation ambigüe entre les deux méchants, la métaphore du tunnel), le Bildungsroman et l’émancipation/réalisation d’un adultescent.

 

Le Pont de la rivière Kwaï (David Lean, GB/EU, 1957)

Grandiose et bouleversante page d’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale, où l’on suit un groupe de prisonniers anglais auquel les Japonais imposent de construire un pont qui peut changer le cours des combats. Une situation qui interroge sur le sens de nos actes : faut-il se soumettre pour survivre, résister par éthique militaire ou… collaborer par goût du travail bien fait, réalisation narcissique, etc. ? Image sublime, casting imparable (Alec Guiness !). David Lean, l’un des plus grands génies de l’Histoire du cinéma, vénéré par un Spielberg, a su combler, adulte, mon appétit pour l’épique, la fresque, la reconstitution, relayant les Ben-Hur et Dix Commandements de mon enfance (voir ci-dessous), en y ajoutant les ingrédients de la meilleure littérature, de l’Art.

 

Madame de… (Max Ophuls, France/Allemagne, 53)

Du grand art, à tous niveaux. Surtout, se faufilant à travers des intrigues de salon, et face à une Danielle Darrieux au sommet de sa majesté, un Charles Boyer qui compose le plus émouvant rôle d’homme, de mari de l’Histoire du cinéma. Lire mon analyse sur Karoo.

 

La Nuit du Chasseur (Charles Laughton, EU/GB, 55)

Un récit d’initiation des plus sombres, grinçants, une épopée enfantine détournée. Surtout, une œuvre ahurissante, mythique (classée numéro 2 par les Cahiers), qui semble appartenir à tous les genres. LE film de Mitchum ! LE film de Laughton ! Voir notre longue analyse collective (Julien-Paul Remy assure l’essentiel, soutenu par Thierry Van Wayenbergh et moi).

 

Sur les Quais/On the Waterfront (Elia Kazan, EU, 54)

Un mythe américain et universel, Marlon Brando, explose la décennie avec les films d’Elia Kazan, surtout celui-ci mais aussi le bouleversant Un tramway nommé Désir (51). Que dire ? Ce film métaphorise quasi toutes mes prises de conscience ou de position sur la société et l’être humain, pour le meilleur et pour le pire. L’omniprésence de la volonté de puissance et de contrôle, l’abus de pouvoir et l’incapacité à admettre la contradiction qui gangrènent à tous les échelons et dans tous les partis, quelles que soient les origines, la confession, etc., le panurgisme des foules ou la veulerie des individus… MAIS… ces flambeaux qui, partout, minoritaires et solitaires/solidaires, se lèvent pour dire « Non ! », douter, remettre en question, tout risquer au nom d’idéaux qui sont enfouis au fond de l’imaginaire humain.

Ajoutons une épatante Eva Marie Saint, à l’opposé des femmes glamour et provoquantes, toute en finesse et élégance distinguée (admirée par Hitchcock !) et un fabuleux Rod Steiger ! L’une des plus belles scènes de l’Histoire du ciné avec la discussion des deux frères (Brando/Steiger) dans une (fausse, constituée de bric et de broc)   voiture… ou l’art du jeu made in Actor’s Studio mis en abyme.

 

Some Like it hot (Billy Wilder, EU, 59)

Un pic absolu de la comédie, épique et désopilante, grinçante et émouvante tout à la fois. Qui est souvent cité comme le number one du genre avec L’impossible Monsieur Bébé. Des gags en cascade mais un film de gangsters aussi, de course-poursuite, des relents sociologiques (sur la condition de la femme, l’époque de la Prohibition), de formidables travestissements. Le trio Tony Curtis/Jack Lemon/Marylin Monroe est épatant. Avec une réplique finale parmi les plus fameuses (et osées ?) du cinéma.  Wilder, étrangement controversé au sein de la critique, est un très grand créateur, il a commencé comme adjoint de Lubitsch et sauvegardé une (volumineuse) parcelle de son génie, enfantant des mannes de perles. Pendant cette décennie, Boulevard du Crépuscule/Sunset Boulevard (1950) et Sabrina (1954).

L’Intendant Sansho (Mizoguchi, Japon, 54)

Choisi de très peu devant Contes de la lune vague après la pluie (53). C’est un cinéma tellement…Riche, sublime, bouleversant, total ? Qui ne verse pas une larme à la fin du premier ? Qui n’est pas envoûté par la peinture onirique des barques trouant la brume dans le second ? Qui plus est, une création résolument féministe, véhiculant des valeurs face aux démons de l’arbitraire, de l’indifférence, de la vanité, du conformisme. Un artiste qui apprend à mieux observer, à redessiner notre regard.

Rashomon (Akira Kurosawa, Japon, 50) ou Les Sept Samouraïs (54)

Il m’a fait découvrir et aimer le cinéma japonais. En Occident, il a longtemps masqué les génies Mizoguchi, Ozu et Naruse, qui sont sans doute plus délicats. Mais. On parle encore et toujours d’un génie ! Si Les Sept… a engendré un très célèbre remake western et influencé tout un pan du cinéma américain, que dire de Rashomon, de ses dimensions littéraires, de son inventivité narrative ? Avec cette quête de la vérité d’une scène qui nous la fait revivre telle que racontée par différents protagonistes. Inoubliable !

Singing in the rain (Kelly/Donen, EU, 52)

C’est le le plus célèbre musical de tous les temps et l’AFI l’a classé 10e. On peut ne guère priser le music hall, la danse, les assimiler à la guimauve mais là… le talent suinte à chaque coin d’écran ! Et les idées véhiculées nous parlent toujours. Beau !

 

Les Fraises sauvages (Bergman, Suède, 57)

Un vieil homme, sur le point d’être honoré, accomplit un trajet avec sa belle-fille qui tend l’œuvre vers le road movie. Rêveries sur la jeunesse perdue, interrogations sur la mort ou le sens de la vie, les erreurs d’aiguillage… J’ai vu et revu, à chaque fois bouleversé. C’est un pic majeur du cinéma européen.

 

D’autres chefs-d’œuvre sont évoqués dans toutes les anthologies du 7e Art

  • Des westerns mythiques au fond sulfureux : The Searchers/La Prisonnière du désert (Ford, EU, 56), son géant John Wayne en mode raciste et perte de repères ; Le Train sifflera trois fois (Fred Zinneman, EU, 52) ou l’individu abandonné par la majorité lâche ou indifférente ; Johnny Guitar (Ray, EU, 54) et Rancho Notorious (Lang, EU/Allemagne, 52) qui présentent tous deux des femmes fortes (Joan Crawford et Marlène Dietrich) au passé trouble vivant en marge d’une société qui les nie ; Shane/L’Homme des Vallées perdues (Georges Stevens, EU, 53) qui fixe l’image iconique du super-héros surgissant du néant pour régler tous les problèmes à coups de pistolets mais… interroge déjà sur la part obscure latente, une interrogation profonde et amère sur le statut.
  • From here to eternity

    Des films de guerre qui dénoncent la guerre/le système militaire : Les Sentiers de la Gloire (Kubrick, EU/GB, 57) avec Kirk Douglas en héraut des valeurs humanistes ; Tant qu’il y aura des hommes/From here to Eternity (Fred Zinneman, EU, 53) et son superbe casting (Lancaster face à Montgomery Clift et Deborah Kerr, le monstrueux Ernest Borgnine), la scène du baiser sur la plage…

  • L’amour, l’épopée et la guerre avec L’Odyssée de l’African Queen (John Huston, EU, 51), le duo Bogart/Hepburn (Kathe the Great).
  • Un film de prétoire : Douze hommes en colère (Sidney Lumet, EU, 57), une ode à l’engagement citoyen, à l’éthique individuelle.
  • La trilogie James Dean, qui incendia mon adolescence, ou comment un inconnu tourne trois films (américains) en un an (1955), meurt dans un accident de voiture et devient un mythe universel, l’incarnation de la jeunesse et de la rébellion : A l’Est d’Eden (Elia Kazan), avec son thème Caïn/Abel qui m’interpelle aux entrailles ; La Fureur de vivre (Nicholas Ray), qui touche à l’essentiel avec sa figure d’ado (ou jeune homme, disons) en quête de réalisation entre une mère castratrice et un père loquifié ; Giant (Georges Stevens) et sa saga familiale, son épopée du pétrole. J’aurais pu inverser Brando et Dean pour mon  Top 10 !
  • Des musicaux : Un Américain à Paris (Vicente Minnelli, EU, 51) ; Tous en scène/Bandwagoon (Minelli, EU, 52) ; A Star is born/Une Etoile est née (Georges Cukor, EU, 54).
  • Des films sur le milieu de l’Art : Les Feux de la rampe (Charlie Chaplin, EU/GB, 52) où Charlie dit au revoir à Charlot, qui a fait son temps, et élargit le propos à un adieu au muet dans une scène sublime associant Charlie/Charlot et Buster Keaton, avec en sus la classieuse Claire Bloom ; All about Eve/Eve (Joseph Mankiewicz, EU, 50) où Georges Sanders pousse la distinction et l’ironie cinglante au niveau de l’Himalaya face à l’icône Bette Davies ;  La Comtesse aux pieds nus (du même Mankiewicz, 55).
  • Des films d’aventures éblouissants, qui ont enchanté mon enfance, dont je me demande s’ils ne sont pas aujourd’hui destinés avant tout à la jeunesse : Les Dix Commandements (Cecil B. de Mille, EU, le remake de 56) et ses scènes fabuleuses (le passage de la Mer Rouge, of course !) et Ben-Hur (William Wyler, EU, 59) et sa course de chars, son contenu homosexuel en filigrane (les œillades de Messala à Ben-Hur), deux péplums énaurmes (mon attrait du grandiose !) avec ma première idole cinématographique, Charlton Heston, l’homme des figures mythiques (Moïse, Michel-Ange, etc.) ;   Les Contrebandiers du Moonfleet (Fritz Lang, EU/Allemagne, 55), qui mêle mystère, action et initiation, et Scaramouche (George Sidney, EU, 52), deux cape et d’épée menés par le flamboyant Stewart Granger (autre idole de mon enfance) ; le diptyque indien Le Tigre du Bengale/ Le Tombeau hindou (Fritz Lang, Allemagne, 58/59), son exotisme  et ses scènes très violentes, ses souterrains aux contours freudiens, la jolie Debra Paget et l’amour interracial ; Moby Dick (John Huston, EU, 56) et son affrontement océanique aux vagues métaphysiques ; Planète interdite (Fred Mc Leod, EU, 56) et ses voyages interplanétaires, son robot Robbie (qui inspirera le R2D2 de Star Wars), son monstre en filigrane (voir le feuilleton Scènes cultes).
  • Des films noirs : La Soif du Mal (Orson Welles, EU, Welles, 58) et ses plans sidérants, virtuoses, son atmosphère glauque, suffocante.

  • Des mélodrames : Une Place au soleil (George Stevens, EU, 51) mais aussi les derniers films de Douglas Sirk (Américain d’origine germano-danoise), dont Le Mirage de la vie (EU, 59), plébiscité par les Cahiers du Cinéma, un bijou impressionnant de modernité et d’humanité, où les aspects guimauve ou kitsch du genre sont explosés, transcendés par des réflexions puissantes sur le racisme, les apparences, la difficulté de la réalisation ou de la rébellion.
  • Des films italiens : Miracle à Milan (De Sica/Zavattini, 51) ; Senso (Luchino Visconti, 53) ; Viaggio in Italia (Roberto Rossellini, 53) avec Ingrid Bergman et Georges Sanders, deux de mes acteurs préférés ; La Strada (Federico Fellini, 54) et l’inoubliable Gelsomina (campée par Giulietta Masina, l’épouse du maestro), une trame narrative un peu inconsistante mais un road-movie qui interpelle/interroge (où est la goutte de bonheur qui étanche la soif ? comment la rencontrer ou comment l’offrir ?), œuvre-phare du cinéma européen.
  • Des films français : encore Clouzot (Le Salaire de la peur en 53 et Les Diaboliques en 55) mais déjà la Nouvelle Vague, Truffaut (Les 400 coups, 59), Robert Bresson (Le Journal d’un curé de campagne en 51, Un Condamné à mort s’est échappé en 56, Pickpockett en 59) ou Alain Resnais (Hiroshima, mon amour, 59).
  • Le World Cinema. Qui nous démontre à quel point les humains sont proches, présentant les mêmes vices et travers, les mêmes aspirations et idéaux. Et c’est peu de le dire. Le vivre au travers d’un geste, d’une parole, d’un non-dit émanant d’une paysanne bengali ou japonaise remue une sorte d’inconscient collectif. Ce cinéma existait déjà, bien sûr, il brillait déjà, ne soyons pas occidentalo-centristes. Mais une étape est franchie. Une flopée d’auteurs nippons atteignent le point d’acmé de leurs carrières : Ozu (Le Voyage à Tokyo, 53), Naruse (Nuages flottants en 55 et le formidable Nuages d’été en 58). Et, fracassant un cinéma commercial indien abonné au grand spectacle, aux tournages en studio et au factice, Satyajit Ray, le Bengali, apporte une variante indienne au néo-réalisme italien, avec notamment sa trilogie d’Apu, entamée avec l’émouvant, très remarqué et iconifié La Complainte du Sentier (55), que suivront L’Invaincu (57) et Le Monde d’Apu (59).

Coups de cœur personnels

  • TOUT Hitchcock !

Encore et encore ! Comment écarter de la liste de mon top 10 Fenêtre sur cour (54) ou Vertigo/Sueurs froides (58) ? L’AFI classe d’ailleurs mes trois Hitch préférés de la décennie aux places 40, 42 et 61 de son Top 100.  C’est une période très créative pour l’Anglais émigré aux States : La Main au collet (55), Le Crime était presque parfait (54), L’Inconnu du Nord-Express (51), Le grand Alibi (1950) ; un peu en retrait, L’Homme qui en savait trop (le remake de 56), Le faux Coupable (56) et sa mise en abyme de la thématique majeure de l’épopée hitchcockienne, Mais qui a tué Harry ? (55) et son humour noir corrosif… tiédi par quelques longueurs. Autant de perles pour les cinéphiles !

  • Trois films qui mêlent voyage et romantisme de conte de fées.

Vacances romaines (William Wyler, EU, 53) avec un couple glamour à tomber, Gregory Peck et Audrey Hepburn au sommet de leur séduction.

Vacances à Venise (David Lean, EU/GB, 55), une sorte de conte de Noël à mille coudées des fresques du maestro, un décor de carte postale transcendé par un réalisateur de génie qui filme la Cité des Doges comme jamais, avec une Katherine Hepburn en cœur solitaire, émouvante en diable.

Elle et Lui/A Love affair (Leo McCarey, EU, 57). Un  remake orchestré par le réalisateur d’origine. Un sommet du romantisme, que j’ai retiré in extremis de mon top 10 ! Qui enchante et fait pleurer aussi. Célèbre pour la scène de l’Empire State Building alors qu’une autre appartient à mon trésor de guerre cinématographique, toute en finesse et beauté pure : la présentation de la jeune Olivia de Havilland à la mère de Cary Grant dans le décor prodigieux, en surplomb par rapport à la mer, de la propriété familiale.

Le coin des contrepoints

Philippe Leuckx :

J’aurais ajouté quelques films français :

. Sous le ciel de Paris (Julien Duvivier, 50) avec l'étonnant Brochard. Une sorte de néoréalisme à la française. Un coup d'air frais.

Simone Signoret dans Casque d'or

. La vérité sur Bébé Donge (Henri Decoin – d'après Simenon, 51). Sans doute le meilleur rôle de Gabin depuis Remorques (1939). Peut-être le portrait au vitriol le plus intense de la province française et de ses tares. C'est décapant.

. Casque d'or (Jacques Becker, 52). Chef-d'œuvre absolu de son auteur, qui dépasse là son maître Renoir. Tout est parfait : la banlieue, les parties de campagne, les seconds rôles en opposition (Dauphin/Bussières), l'éloge des amours et des amitiés...

. Des Gens sans importance (Henri Verneuil, 56, d'après un roman populiste de 1949). Le plus beau film du trio Verneuil/Gabin/Arnoul durant la décennie, avec une Françoise belle, convaincante, inoubliable. Une mise en scène en longs plans-séquences d'un naturalisme époustouflant, dont le réalisateur interdit toujours la colorisation, à rebours de sa Vache (NDR : La Vache et le Prisonnier).

. La Chatte (Henri Decoin, 58). Pour l'impeccable restitution du climat des années de guerre. Et… pour Françoise Arnoul, dont c'est l'une des meilleures prestations.

N.B. : Françoise Arnoul ! Henri Verneuil, amoureux, lui consacra six films, du Fruit défendu à Paris Palace Hôtel. Elle a aussi illuminé French Cancan, La morte-saison des amours

 

Krisztina Kovacs :

Je voudrais ajouter quelques films inscrivant les débuts des rebelles post-guerre, entre autres via les interprétations de Marlon Brando (sans surprise !) et de Liz Taylor, une magnifique teigneuse aussi :

. The Wild One/L’Equipée sauvage (1953, EU, László Benedek, produit par Stanley Kramer). Le personnage principal, Johnny Strabler, tout de cuir vêtu, deviendra le motard fantasmé et culte d’une génération : « What are you rebelling against ? – What have you got ? ». Le mouvement punk anticipé ?

. Cat on a hot Tin roof/La Chatte sur un toit brûlant (1958, EU, Richard Brooks). Un classique de la plume de Tennessee Williams, bien entendu. Liz Taylor et Paul Newman dans un duel au sommet (œil émeraude contre œil argent), entre traditions sudistes, machisme, amours corrompues et frustration sexuelle.

. J’irai cracher sur vos tombes (1959, France, Michel Gast) avec Christian Marquand. On reste dans le thème évoqué ci-dessus. Un métis veut venger son frère, un jeune Noir de dix-huit ans lynché par la foule. Le récit est incendiaire, sur fond de jazz enflammé et d’anti-héros charismatique, précurseur et (toujours) interpellant. Ceci dit, je préfère le roman au film… et Boris Vian serait heureux de l’apprendre, lui qui a été victime d’un arrêt cardiaque à la première française !

 

Daniel Mangano :

La décennie de MA découverte du cinéma ! Un âge d’or ! La dernière décennie à ne pas trop souffrir de la concurrence de la télévision… même si les « étranges lucarnes » vont bientôt envahir les foyers, même si commence alors la longue agonie des cinémas de quartiers qui portaient haut le cinéma populaire.

Les fifties marquent un tournant dans le format de l’image : dès 19531, le Cinémascope, lancé  par la 20th Century Fox, va faire fureur, suscitant des produits innovants concurrents dont le fameux procédé VistaVision de la Paramount. Le Todd-Ao essayera d’y ajouter le relief mais, malgré ses qualités, il n’aura pas un impact aussi déterminant. Les dimensions de l’image, combinées au glamour du Technicolor et de ses dérivés, vont définitivement marquer l’imaginaire des enfants non biberonnés au format télévisuel. Pour paraphraser Godard, on devient différent selon que l’on voit des images plus grandes ou plus petites que soi.

Au rayon des productions, bien vu de parler des films à grand spectacle. Les Dix Commandements et Ben-Hur me fascinent aussi tous deux. Les trucages du premier film me restent en mémoire : le bâton transformé en serpent, le Dieu/foudre qui grave les tables de la loi et bien sûr la Mer Rouge qui s’ouvre en deux murailles d’eau. Dans Ben-Hur, outre la course de chars, je retiens la reconstitution de la Rome impériale et les apparitions de Jésus, jamais montré de face et d’autant plus intrigant.

Quelques réflexions au hasard de mes balades dans un certain cinéma populaire…

La rivalité entre deux hommes est un thème récurrent. Notamment dans les westerns. Kirk Douglas et Anthony Quinn dans Le dernier Train de Gun Hill, film teinté d’antiracisme. Van Heflin chargé d’escorter un Glenn Ford goguenard dans l’impeccable Train de 3h10 pour Yuma. Gary Cooper, granitique/taciturne, et Burt Lancaster en bad guy ironique, enjôleur et manipulateur, tout de noir vêtu (la confrontation la plus intéressante ?) dans Vera Cruz.

Parfois, la rivalité cède la place à la coopération (Règlements de comptes à OK Corral, avec le tandem Burt Lancaster/Kirk Douglas) voire à l’initiation (le jeune Anthony Perkins apprenti sheriff sous la houlette d’Henry Fonda dans The Tin Star).

Autres westerns remarquables : Shane, bien sûr (le personnage dégingandé de Jack Palance sera adapté par Morris dans Lucky Luke contre Phil Defer) ; Le Jugement des flèches de Samuel Fuller qui, précurseur, fait la part belle aux Indiens et permet à Rod Steiger de camper un personnage complexe ; La Vallée de la poudre ou Cow-boy, dans lesquels on retrouve Glenn Ford, bien aidé dans le second cas par un Jack Lemmon merveilleux en pied-tendre.

Il y a les films de guerre. Fuller, remarquable encore dans Les Maraudeurs attaquent, qui voit une patrouille de soldats perdus dans la jungle du Pacifique, avec un Jeff Chandler, géant flegmatique aux cheveux gris.

Un de mes films préférés ? Comme un Torrent de Vincent Minnelli, tiré d’un roman de James Jones, comme Tant qu’il y aura des hommes. Dean Martin y seconde magnifiquement Frank Sinatra et Shirley Mc Laine (aussi paumée et attendrissante que Giulietta Masina dans La Strada).

Mon Hitchcock préféré ? D’une courte tête, L’Inconnu du Nord-Express. Pour l’ingéniosité de la trame, les scènes avec un effrayant Robert Walker.

Côté italien, le néo-réalisme imprègne la comédie et engendre cet inimitable mélange de rires et de larmes. Dureté sociale mais drôlerie irrésistible. L’Italie de la misère panse ses plaies et laisse éclater son envie de vie et de reconstruction. Quelques films à redécouvrir : Umberto D (De Sica), qui m’émeut à chaque fois ; Pauvres mais beaux (Dino Risi) et son humour grinçant ; Le Pigeon (Monicelli) et son équipe de bras cassés désopilants ; Il Bidone (Fellini) et ses malfrats minables, dont un loser pathétique joué par l’Américain Broderick Crawford ; deux films de guerre qui rendent hommage à la bravoure des lâches : La grande Guerre, avec le tandem Gassman-Sordi, et Le Général Della Rovere (Rossellini) dans lequel Vittorio De Sica joue de toute sa palette avec une élégance rare.

La décennie est trop foisonnante et mon choix trop émotionnel. J’ai fait l’impasse sur les cinémas français, suédois, japonais, indien et mondial… et privilégié le cinoche par rapport au cinéma d’auteur… une expression que je déteste, à tort peut-être, mais… pourquoi John Sturges, Delmer Daves ou Robert Aldrich n’ont-ils pas droit à ce statut ? Un statut auquel le public n’est pas si attaché… D’ailleurs, celui des années 50, quand il évoquait La Fureur de vivre, parlait de film « avec/de James Dean » plutôt que de film « de Nicholas Ray ».

James Dean ? L’interprétation qui m’a le plus fasciné est celle de Jett Rink dans Géant. L’icône n’a pas le rôle principal ? Certes. Mais, à chacune de ses apparitions, on ne voit que lui ; avec tout autre acteur, le film serait plus fade.

Purement émotionnel, je vous le disais. Et je vous ai épargné mon adoration d’un film d’aventures grand public : Les quatre Plumes blanches. Ne vous plaignez pas trop !

Ciné-Phil RW and Friends


  1. 1953 voit la sortie en Cinémascope de La Tunique, péplum biblique qui surfe sur le succès de Quo Vadis mais dont le Caligula n’a pas la méchanceté réjouissante du Néron incarné par Peter Ustinov.