Le Pasolini d’Abel Ferrara n’évoque pas une vie, il évoque une œuvre. Découpée, dérangée et réaménagée, de manière à ce que le spectateur prenne le pouls d’une pensée complexe et pessimiste. Il n’a ainsi plus qu’à la ruminer, pour mieux l’avaler.

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Je dois bien l’avouer, je ne connaissais rien de Pasolini, si ce n’est son talent pour mettre en scène l’infâme. Il n’était pour moi qu’une étape dans l’histoire du cinéma. Sous ses aspects biopic, j’osais espérer que le film qui le concerne m’aiderait à y voir plus clair. C’est en tout cas ce que je croyais.

« Pasolini ». Un générique froid, classique, composé en lettres blanches sur fond noir, d’une étrange sobriété pour le sujet.

Et puis le film, tout aussi froid, aux couleurs délavées, aux décors sombres, parsemés de lumineux instants familiaux. Une ambiance qui semble refléter l’austérité de Pasolini, présenté comme un homme taciturne, presque timide avec ses proches, mais sévère et catégorique dans sa réflexion sur l’humanité. Pour suggérer celle-ci, Ferrara reconstitue un entretien donné par le cinéaste lors de la promotion de son scandale, Saló ou les 120 Journées de Sodome : il y expose son pessimisme dans un discours aux allures prophétiques. Il n’est ni amoral, ni dérangé ; il opte pour l’iconoclasme, afin d’ébranler les bien-pensants. Son travail est un bouleversement, et désire montrer à quel point le monde devient un enfer.

Arrive sa mort ; un assassinat brutal, effréné et irraisonné. Dans la terreur que nous vivons actuellement, elle acquiert une résonance particulière ; il y a quelque chose d’anticipatif dans la présence de ce film à l’affiche. Le décès de Pasolini est aussi celui d’une liberté d’expression sans peur et sans limite, avide de bousculer la société et ses idées reçues. Une coïncidence involontaire rend ainsi le film emblématique, car il place les récents événements dans une perspective historique.

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Rien n’est narré. Le film n’est pas un récit, il confond minutieusement l’œuvre et ce qui est en réalité la dernière journée de l’artiste. Qu’essaie de montrer Ferrara ? L’homme, ou sa pensée ? Il crée lui aussi une subversion, dans laquelle chaque détail représente Pasolini. Le spectateur erre entre un personnage et des idées, diffuses et parcimonieusement incarnées, que les longs silences et les instants de contemplation permettent d’assimiler.

Je me retrouve donc avec les bribes d’une vie qui, somme toute, semble avoir été complexe et incomprise. Car rien n’est absolument biographique dans ce film. Des extraits de son œuvre ou d’entretiens divers condensent et résument un Pasolini pessimiste, en prise perpétuelle avec une réalité qui ne veut pas de lui. Ferrara a préféré sa philosophie plutôt que son histoire, plus difficile à raconter sans doute.

« L’humanité est en danger, et nous sommes proches de sa destruction. »

Visionnaire, ce Pasolini ?

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Pasolini Réalisé par Abel Ferrara France-Italie-Belgique, 2014 Avec Willem Dafoe, Maria de Medeiros, Riccardo Scamarcio 87 minutes