Les Yeux sans visage est le plus grand film d’épouvante du cinéma français ; à vrai dire, on n’en connaît pas d’autre. Depuis 1960, bien du sang a coulé sous les ponts. Le spectateur d’aujourd’hui en a vu d’autres en matière de films-qui-foutent-les-jetons. Il est peu probable qu’à la vision des Yeux sans visage, il détourne le regard ou morde son fauteuil de terreur. Cependant, le film de Georges Franju n’a rien perdu de son pouvoir de fascination. Son climat d’angoisse, son sens de l’insolite, sa poésie – oui, on peut risquer le mot pour une fois – palpitent encore comme un radium noir. On ne peut plus oublier, quand on les a vus et entendus, la petite 2CV d’Alida Valli cahotant dans la nuit au son d’une ritournelle de manège si inoffensive qu’elle en devient intolérable, le son mat d’un corps tombant au fond d’un caveau, ni les chiens en cage aboyant à la mort dans le chenil souterrain de la villa-clinique du professeur Genessier.

Quel est le secret de Franju ? Formé au cinéma documentaire, il sait que la poésie au cinéma ne naît pas du flou artistique, mais du pouvoir hallucinant de la réalité objective. Né en 1912, il est d’une génération nourrie de cinéma muet et admire entre tous Louis Feuillade, l’auteur de Fantômas et des Vampires (auquel il rendra hommage dans le merveilleux Judex), qui faisait sourdre le fantastique du réel, des gestes et des décors de la vie ordinaire. Enfin et surtout, il s’est toujours colleté frontalement à l’insoutenable.

Vous savez, j’ai toujours entrepris, surtout dans les documentaires, des sujets que je redoutais. Le Sang des bêtes1, pourquoi ? J’aime les animaux. J’ai fait trois films sur la tour Eiffel parce que j’ai le vertige. Si j’ai fait un film comme la Tête contre les murs, c’est parce que je me sens contaminé par les malades mentaux. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que si je veux que mon émotion passe, il faut bien que je l’aie, moi, cette émotion. Dans un premier temps, il faut que je m’imprime avant de m’exprimer. Et je m’imprime comme ça, par la peur. La première victime de mes films, c’est moi.
[…] Le film le plus terrible que je connaisse, ce n’est pas un film pour faire peur, c’est un film de technique chirurgicale. Ça s’appelle Trépanation pour une crise d’épilepsie. Ah ça oui… Quand je travaillais avec Jean Painlevé, à l’Institut cinématographique scientifique, je l’ai passé devant un public averti : je n’ai jamais vu autant d’évanouis dans la salle !

(Extraits d'un entretien paru dans Libération le 25 septembre 1986.)

Franju s’est peut-être souvenu de ce court métrage du docteur Thierry de Martel, immortel inventeur du trépan électrique, pour les scènes d’opération de son film, tournées comme un reportage chirurgical. Et tel est le ressort de la beauté surréelle des Yeux sans visage. C’est un cauchemar lent filmé comme un documentaire. Une histoire de savant fou qui est d’abord une histoire d’amour fou – celui d’un père médecin spécialiste des greffes qui veut redonner un visage à sa fille défigurée par un accident d’automobile. Un film sonore filmé comme un film muet, avec un admirable emploi plastique de l’ombre et de la lumière. Un chant d’amour enfin à Édith Scob, l’actrice fétiche de Franju, somnambule gracile au visage masqué, ombre blanche errant dans un monde de ténèbres.

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Les Yeux sans visage

Réalisé par Georges Franju
Avec Édith Scob, Pierre Brasseur, Alida Valli
France-Italie, 1960, 88 minutes


  1. documentaire sur les abattoirs de la Villette