Rencontre avec Astrid Chaffringeon à l'occasion de la parution de Chambre avec vue, paru chez Éléments de langage : balade le long de quelques extraits...

 « J’y ai vu mon corps posé là à contempler pour l’éternité la mer, ses promesses et ses secrets, sa redoutable fraîcheur, son écume insolente. »

Nous voici à la fenêtre de cette chambre avec vue ?

Ou à l’inverse, c’est peut-être ici le corps qui est fenêtre et qui convie à une expérience singulière de l’espace. De tout temps, je me suis demandé ce qui structurait, chez les autres et en général, leur rapport au territoire. Je suis à la fois très impressionnée et très intriguée par le besoin compulsif d’avoir, de revendiquer ou de chercher des racines définies par des critères géographiques et culturels qui seraient partagés par l’ensemble d’une communauté. C’est peut-être lié à mon enfance passée aux quatre coins du monde. Je ne me sens jamais autant chez moi que dans l’inconfort de l’expatriation. Et du coup, tout ce qui m’est étranger ou mystérieux est source. L’année dernière j’ai travaillé en tant qu’auteure sur un projet protéiforme (œuvres d’artiste/textes/musique/danse) pour les 100 ans de la Finlande. Le texte que j’ai écrit préfigurait Chambre avec vue puisque le concept d’enracinement, jusqu’à la transfiguration, y était déjà présent. J’avais envie de pousser un peu plus loin cette idée et de l’adapter à la fiction. Comme je travaillais de concert avec l’artiste Claire Morel qui a fait les illustrations et qui a une perception très particulière du corps et des frontières, le parcours d’une jeune femme qui croit voir son corps dans les collines d’un village corse s’est imposé.

« Lorsque nous sommes remontés en voiture pour poursuivre notre chemin, mon amie B. a lancé, à moitié hilare :

  • Pfff… quel trou ce village ! On a vu deux voitures passer en deux heures ! Et le jeune, là, il m’a dit qu’il a qu’une envie, c’est de partir. »

"L'oursinade", illustration de claire Morel

L’écrivaine, c’est celle qui comme Rimbaud « travaille à se rendre voyant » ?

Peut-être encore plus aujourd’hui, à l’heure de la course effrénée à l’information. Nous sommes abreuvés de statistiques, de courbes menaçantes et d’injonctions à nous révolter et à nous protéger mais parallèlement il n’y a jamais autant eu d’œuvres très personnelles, touchant à l’intime. C’est peut-être l’issue que trouvent les auteurs pour allumer des voyants sur les réalités en creux qui ne sont pas déjà désignées par une cohorte d’experts et d’analystes. Dans ce monde de voyeurs obsessionnels, il faut trouver les failles où le cœur du monde bat encore et lutter pour les mettre en lumière.

Pour Chambre avec vue, je voulais participer à cette exploration souterraine dans le sens où, pour parler des deux mouvements contraires qui animent le monde en ce moment, les nationalismes et la mondialisation, j’ai préféré partir de l’émotion que peut susciter la beauté d’un lieu chez un individu que de me cantonner à un récit qui poserait les limites, telles que nous les percevrions objectivement, de comportements d’un côté colonisateur et de l’autre défensif.

Pour Cueillir ses rires comme des bourgeons, qui peut pourtant sembler moins engagé, j’avais travaillé de la même façon. Il n’était pas nécessaire de convoquer clairement la maladie mentale, la schizophrénie dans ce cas, pour insinuer l’extrême solitude dans laquelle est plongé le personnage principal, tout en parlant de manière voilée de la responsabilité des familles dans la détresse des malades et proposer une autre façon, bienveillante et créative, de leur permettre de vivre la perte de limites et les exploits – si j’ose dire – que leur confère leur état frontalier.

« Il semblerait que pour Pino, tout ait été un peu décalé dans le temps. Si j’ai bien compris, c’est un village de pionniers. »

Dans une Chambre avec vue, le temps s’arrête ou s’accélère ?

La démarche de la narratrice se construit dans le temps : plus de 20 ans s’écoulent entre le premier choc de la rencontre et la scène finale. Dans le texte, le traitement du temps convoque à la fois son impatience, que je relie au monde du culte de la satisfaction dans lequel elle vit au quotidien et la permanence, parfois morbide, qui régit les lois du village où elle croit voir son corps se déployer. Le temps est le seul espace qu’elle peut habiter et il s’incarne dans cette vision de son corps minéralisé, végétalisé et fauné. Ce corps est vécu comme un lieu de recueillement lui permettant d’intégrer les cycles des saisons sans succomber à l’angoisse de sa propre mort. La mort est très présente dans Chambre avec vue via le personnage de Valentine Eiffel, qui est vraiment enterrée dans ce village, dans ce tombeau majestueux. La mort est joyeuse ici, elle est apaisement, bienveillance et générosité… ce qui en dit long, en creux, sur la violence que subit la narratrice dans un monde qui ne fait pas sens pour elle et où elle peine à se retrouver.

« … J’ai un peu de l’avouer mais C. était footballeur professionnel. »

Le football est-il une poésie sans poète ?

J’avoue que je ne connais rien au football et que c’est un sport qui m’ennuie merveilleusement parce qu’il jouit d’un formidable engouement collectif, ce qui le rend coupable à mes yeux des bassesses les plus infâmes. J’ai du mal avec ce qui fait l’unanimité, je trouve toujours cela un peu suspect, l’unanimité. Et si le chemin de la narratrice croise un footballeur c’est parce que ce qui m’intéressait ici, c’est l’aspect très politique du foot. On lui attribue des pouvoirs fédérateurs pour promouvoir le sentiment national et je trouve que c’est tout de même très barbant et très inquiétant, le sentiment national. Et parler de poésie nationale c’est presque un abus de langage ! Dans le texte, ce compagnon footballeur va suivre l’héroïne comme les autres l’ont suivie, sans rien voir ni comprendre de ce qu’elle vient chercher dans ce village et pour cause : elle garde son projet secret et n’arrive pas à exprimer l’émotion qui la saisit à chaque fois qu’elle y retourne. Et lui aussi, comme les autres, y verra tout autre chose, qui rejoindra ses propres nécessités plastiques très éloignées d’une quelconque réalité poétique. Il n’y a jamais une seule possibilité d’une île, l’île est multiple et variée et ses possibilités parfois avariées.

« Elle est comme ça, Valentine, elle ne sait pas être autrement que généreuse. Elle s’émerveille tranquillement d’un rien, du peu qui ensoleille, d’un souffle d’air qui fait écarquiller les yeux. »

Il en est des paysages comme des hommes, certains vous nourrissent tandis que d’autres vous empoisonnent ?

J’ai longtemps préféré m’intoxiquer que de me nourrir sainement. Mais l’arsenic, par exemple, qui n’a ni odeur, ni goût particulier et qu’on peut ingérer sans s’en rendre compte pendant de longues années, en dépérissant peu à peu, a aussi des vertus thérapeutiques. Il guérit certains cancers du sang, vois-tu. Et je crois vraiment que si on se laisse empoisonner c’est que le poison, ou un autre, était déjà présent dans l’organisme. Maintenant, même si je fais attention à ma santé, je sais que l’intoxication m’a permis de créer un monde parallèle, où je pouvais vivre et me défendre, celui de l’écriture.

« Il n’y a pas, je crois, meilleure sentence à appliquer que le silence aux médisants et aux tordus. »

Faut-il aimer pour écrire ?

Je ne me rappelle pas de moment où je n’aurais pas été amoureuse, même vaguement, et comme j’ai toujours écrit :  alors oui il faut aimer pour écrire ! Mais cela ne suffit pas. Écrire c’est aussi créer un monde souterrain qui permet de survivre à un environnement foireux. Il faut alors beaucoup s’aimer pour écrire.  Cela n’a rien à voir avec le narcissisme, qui est mortifère et qui induit une stratégie de domination de l’autre.  Au contraire l’amour de soi est un élan vital indispensable à la survie. Écrire c’est survivre. C’est une autre façon de se battre et de dire non à la domination. On ne peut pas éloigner l’écriture du champ politique. Elle est la seule issue pour dissiper les brouillards, lever les lièvres et en découdre avec les lieux communs. Et j’aime l’idée de passer par l’introspection et l’intime pour révéler, dans une contraction fractale, une plus grande toile.

« Au lieu de me chercher là où le vent me portait n’était-il pas plus raisonnable de me trouver là où il m’avait posé ? »

Que répondriez-vous à la narratrice de Chambre avec vue ?

Comme je ne suis pas très raisonnable moi-même : surtout de ne pas m’écouter ! D’autant plus que je ne me souviens pas d’avoir jamais été posée quelque part… Si je n’avais pas écrit, j’aurais survécu d’une autre manière, en étant artiste de cirque : funambule, acrobate, contorsionniste. Même enfermée dans les limites d’un chapiteau j’aurais réussi à m’évader en flottant dans les airs ou en disparaissant sous un tapis ! C’est un projet en soi, l’évasion permanente. Et au Cirque Romanès, c’est moi qui aurais allumé toutes les bougies pour souhaiter la bienvenue au public !

« Cent-quatre bassins disséminés autour des hameaux ! Mais comment ce détail a-t-il pu m’échapper ! »

L’amour, c’est un malentendu finalement ?

Le malentendu c’est vouloir posséder l’autre. Et il n’y a rien de plus éloigné de l’amour que le besoin de posséder. Et lorsqu’on est loin, à ce point, de l’amour, on peut s’organiser pendant de longues années pour faire semblant de s’entendre et de s’écouter. Parfois ça dure. Surtout quand les deux acteurs de ce malentendu ont un très grand pouvoir d’imagination. Et c’est peut-être là que la littérature commence…

 

Tout autre chose

Si tu devais conseiller un roman ?

Dans ceux lus récemment : Fugitive parce que reine de Violaine Huismans. Je ne suis pas très à l’aise avec les romans autobiographiques parce que j’ai peur de m’ennuyer. Dans un roman j’aime bien sentir sous le velours la rugosité du canevas, comprendre les stratégies de tissage qui viennent ajouter au plaisir de se laisser porter par la langue de l’auteur et de se faire mener par le bout du nez par un sujet qu’on ne cerne pas encore. Et dans un roman autobiographique, on connaît déjà le début, le milieu et la fin. Ici, je ne savais pas ce que je lisais. C’est le titre qui m’a attiré. À la lecture le doute subsistait mais je me suis laissé porter par la langue, magnifique, qui sert un très beau sujet, bien au-delà de la simple reconquête d’un passé maternel douloureux.

Un film ?

Je me rends aux cinéma les Galeries comme on se rendrait chez une vieille tante bienveillante, parce que c’est souvent sur mon chemin et parce que je suis toujours contente de partager un bout de gâteau avec elle (enfin je crois, parce que je n’ai jamais eu de vieille tante). Il y a peu, donc, j’ai vu par hasard Corps et âme (On body and soul) ce film hongrois, dingue, de Ildikó Enyedi. Juste le synopsis parce que dingue, donc : un homme et une femme travaillant dans le même abattoir découvrent qu’ils partagent le même rêve. Elle c’est la biche et lui, c’est le cerf et ils font des trucs de fous : ils se regardent à travers les feuilles, écartent les narines pour se sentir et ils boivent de l’eau ensemble. Je n’en dis pas plus.

Un artiste, un peintre, un photographe, un plasticien ?

Allez après la poésie, le politique : le plasticien Kader Attia qui par son travail de mémoire et de réparation me réconcilie avec le monde alors que je ne suis ni gueule cassée, ni africaine, ni colonialiste.

Un album ?

Un hommage à la Corse avec l’album Sainte Victoire de Clara Luciani !

 

Pour terminer, voici un extrait du roman lu par son autrice, enregistré par SonaLitté.


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Chambre avec vue

Astrid Chaffringeon
Illustrations de Claire Morel
Éléments de langage, 2018
60 pages