Un livre, un extrait, un commentaire. Karoo vous propose un autre regard sur les livres ! Dans L'Homme qui s'aime, Robert Alexis emprunte aux théories identitaires de Jung, Pirandello et Wilde.

― Es-tu amoureux ? C’est ça, tu es amoureux ! Tu as rencontré quelqu’un là-bas !

― Oui

― Je ne me suis aperçue de rien. Tu as bien caché ton jeu. Qui est-elle ? Comment s’appelle-t-elle ? C’est drôle, parmi toutes celles que je connais, je n’en vois aucune qui pourrait te convenir…

― Tu ne la connais pas. Ou plutôt si, mais…

Un ballon courut à mes pieds. Craintif, l’enfant n’osait s’approcher pour venir le reprendre. Je le lui renvoyai.

― Merci madame, dit-il en s’éloignant.

Lucile rit de bon cœur, puis, fronçant les sourcils, elle porta sur moi un regard attentif.

― Je ne veux pas te vexer, mais c’est vrai que tu ressembles à une femme, dit-elle en effleurant mes longs cheveux.

― Tu veux m’aider ? l’interrompis-je. Alors parlons vrai.

― Je ne demande que ça. Dis-moi son nom.

― Penses-tu que nous puissions être faits de plusieurs personnes ? [...] parce que, empêchés par ce que la société leur impose, trouvant en eux-mêmes des interdits plus forts encore, ils usent d’un moyen terme qui satisfait leur nature composite, un jeu dont ils ne sont pas dupes, un arrangement avec les êtres qui s’agitent en eux sans pouvoir se manifester. [...] Un tel renoncement est difficilement tenable. La folie ne serait-elle pas au contraire de vivre ainsi, prisonnier d’une identité sans équivoque, de s’obliger à n’être qu’un quand notre vie bouillonne de possibilités à réaliser ? [...] Opposer l’un et le multiple est une aberration consentie au fil des siècles au besoin des sociétés, des religions, des psychologies, des morales délétères. 

Et si ce protagoniste, cet homme qui s’aime était aussi une femme qui sème ? Qui sème des graines de liberté ‒ ou de folie, selon le point de vue. Avec la réédition modifiée de  L’homme qui s’aime, parue début 2023 aux éditions Le Tripode, Robert Alexis semble reprendre les semences de l’hédonisme de Wilde, de l’anima de Jung ou encore de la théorie de la personnalité de Pirandello pour créer ses fleurs personnelles et distribuer ses bouquets à qui se laissera tenter. La vie est une œuvre d’art esthétique, une suite d’explorations dont le but n’est que la beauté de l’expérience elle-même ; cette beauté doit rester étrangère à la morale et surtout ne pas y être restreinte (Wilde). 

Chaque être humain est homme et femme à la fois, mais réprime une moitié de son identité selon son sexe, à cause des impératifs sociaux ; en tombant amoureux, nous ne nous éprenons que de nous-mêmes en voyant nos propres refoulements dans l’Autre comme dans un miroir (Jung). Enfin, l’identité n’est pas unique mais multiple et est définie selon chaque Autre particulier ; nous sommes autant de personnes différentes que de relations que nous entretenons (Pirandello).

La synthèse de tous ces penseurs nous imprègne d’un parfum unique mais capiteux. Elle vous attirera, ou vous repoussera. En aucun cas elle ne laissera indifférent ‒ et tant mieux. La construction de la féminité décrite dans ce roman (l’apprentissage de la soumission que le protagoniste expérimente avec la mamma italienne, un certain goût pour le masochisme dans ses rêves de torture, une restriction volontaire pour s’empêcher de s’intéresser au monde extérieur, un plaisir à être objectifié dans la prostitution), encore moins ‒ et si ça permet de rouvrir des débats plus que nécessaires, tant mieux aussi.

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L’homme qui s’aime

De Robert Alexis
Le Tripode, 2023 (réédition modifiée)
288 pages