Ils sont quatre. Comme des points cardinaux écartelant le destin. Il y a le libertaire (Louis Laine/Jean-Marc Amé), la femme aimante (Marthe/Aurélie Vauthrin-Ledent), la femme adultère (Lechy Elbernon/Isabelle Renzetti) et l’homme d’affaires (Thomas Pollock Nageoire/Philippe Rasse). Un peu réducteur pour ces rôles foisonnants mais façon de dresser le décor de cette pièce folle qui se joue au Public jusqu’au 20 février 2016.

Retrouvez, là où on l'avait laissé hier, l'échange entre Peggy Thomas, Aurélie Vauthrin-Ledent et Siham Najmi.
Lire la première partie.

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TG STAN a tué le metteur en scène depuis bien longtemps…

PT : STAN, c’est ma référence première en matière de mise en scène et par rapport au travail. Je suis actrice de formation. Et quand je suis sortie de l’école, je voulais être STAN. Je voulais faire STAN. C’est vachement difficile à faire et je leur tire mon chapeau parce qu’ils font un travail formidable et en plus ils fonctionnent super bien. Donc c’est possible. Mais ça nécessite quelque chose de très difficile à mettre en place. Je les suis depuis longtemps, je vais les écouter causer quand ils font des interventions. Mais ça demande une entente, un exercice de démocratie incroyable.

 

C’est un mode de travail totalement revendiqué.

PT : oui mais je ne désespère pas. Ils parlent énormément. Ils se mettent autour de la table, ils discutent, ils discutent, ils ont à mon avis un rapport de confiance les uns envers les autres, à la liberté de chacun et une croyance dans l’échange, dans le dialogue, que moi je n’ai jamais rencontré personnellement dans mon parcours mais je crois que ce sera une quête personnelle durant toute ma carrière. Ici, je dois dire que dans L’Echange, on est allé dans une forme d’expérimentation dans le sens où on était toujours cinq à dialoguer, à échanger etc… tout en restant dans un fonctionnement classique où les acteurs s’en sont remis à moi pour un certain nombre de choix, ce qui a été heureux aussi.

AVL : Dans la mesure où on s’adresse à toi pour nous diriger, il est sage de toute façon que la décision finale soit celle du metteur en scène. Il nous est arrivé de ne pas être d’accord mais de l’appliquer quand même parce que c’est notre job et parce que c’est ce qu’on est venu chercher, avec beaucoup de respect et avec beaucoup de confiance de toute manière.

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Tu dis que dès le début tu as choisi de te concentrer sur le fait d’endosser le rôle de Marthe. C’était donc entendu dès le début que vous ne désiriez pas assumer la mise en scène, même à quatre ?

AVL : Non, je me suis vraiment empêchée de réfléchir parce que sinon j’aurais eu des idées et alors ça aurait été compliqué. Du coup, là j’étais neuve tout le temps. En tant que comédienne, petit à petit je me suis faite neuve par rapport à mes habitudes, à mes questionnements, et j’ai reçu pleinement le travail ici qui nous a été insufflé pour pouvoir essayer d’aller au bout. Et donc c’était la page blanche à tous les niveaux.

PT : Il y a une particularité ici aussi dans cette équipe, c’est que Jean-Marc, Philippe et moi on a été formé au Conservatoire à Mons, on a travaillé ensemble à l’école, ça veut dire qu’on a aussi un langage commun, ce qui permet une forme de complicité de base. Ça ne veut pas dire qu’on est d’accord sur tout, ça veut dire qu’on avait ce bagage commun qui fait que le travail peut démarrer. Avec Aurélie et Isabelle, ça a été une rencontre. On ne se connaissait pas. Je pense, puisqu’on parlait de STAN, que c’est la base d’un travail comme celui de STAN, des années d’échanges, de discussions communes qui permettent d’envisager de se passer d’un metteur en scène. Ici, ce n’était pas le cas. Je pense que vous n’étiez pas prêts tous les quatre à travailler ensemble, à dialoguer sur un langage commun, à avoir une esthétique commune. C’était une rencontre entre vous. Je crois qu’une présence extérieure permettait d’orchestrer un peu tout ça.

AVL : On avait quatre regards tellement différents… il nous fallait au moins un médiateur.

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Jean-Marc Amé, interprétant Louis Laine.
Photo © Bruno Mullenaerts.

C’est toi qui es allé chercher les deux garçons aussi, Aurélie ?

AVL : J’ai rencontré Isabelle. A nous deux, on a rencontré Jean-Marc et c’est Jean-Marc qui nous a fait rencontrer Philippe. Et c’était évident. Moi je pars du principe qu’un comédien s’il a envie d’une chose qui ne correspond pas à ce à quoi il ressemble, il va y arriver. Donc en fait, quand Jean-Marc est arrivé en disant j’ai très envie de travailler Louis Laine (et pas Pollock, cfr. l’autre personnage masculin, comme on avait pensé au départ) et il nous dit j’ai un bon Pollock pour vous, moi j’ai eu confiance tout de suite, j’ai pas cherché à savoir s’ils seraient à la hauteur, j’ai même pas voulu les écouter lire…. J’ai été à la confiance. C’est peut-être naïf mais pour moi c’était ok.

 

C’est le plus beau terreau qui soit de se dire qu’il y a juste une confiance commune, on ne se juge pas, on sait juste qu’on veut faire ce projet et c’est tout ce qui compte.

AVL : Oui, je fais confiance à l’envie.

PT : Ce qui était très agréable aussi pour moi par rapport à mon parcours de metteur en scène c’est que souvent le metteur en scène est celui qui a désiré quelque chose, il a voulu monter un texte, travailler avec certains acteurs. Et ce désir c’est son plaisir et c’est sa croix. C’est ce qui doit être le moteur d’un projet du début à la fin, y compris dans les plus grosses difficultés. Et ce qui était très agréable dans ce projet, c’est que c’était un désir conjoint et quand je parle de difficultés on en a traversées puisqu’on ne trouvait personne pour financer ce projet, pour le jouer quelque part, c’était un parcours du combattant. Le fait que les acteurs ne soient pas du tout attentistes, à attendre que je fasse le boulot, puis que je les appelle en leur disant ça marche ou ça marche pas, nous a permis d’aboutir sur six semaines de représentation, parce qu’ils avaient à 100 % envie de ce projet. C’était vraiment super de sentir que c’était une équipe et que chacun a mis son énergie à jouer, bien sûr, mais aussi à créer des contacts, à « brainstormer » pour savoir qui on allait voir. Puis, à un moment donné on était face à une forme d’échec. C'est-à-dire qu’on n’y arrive pas, ça se met pas, personne ne nous reçoit, personne ne veut de ce spectacle. Alors on est allé au bout. On a loué une salle pendant deux semaines. On s’est donné deux semaines pour tout traverser, pour aboutir, puis on a fait venir nos amis et on a invité vingt programmateurs de théâtre. Il n’y a eu personne. Nos amis sont venus mais sur les vingt programmateurs il y en a cinq qui ont répondu, trois qui ont dit qu’ils venaient et zéro qui sont venus. Ça ça donne une idée de la difficulté que cela représente en Communauté française de faire venir les institutions. Et je parle en connaissance de cause puisque je dirige cette institution (NDLR : Peggy Thomas est la directrice du Théâtre de la vie). Je connais les deux regards. On en était là. On a joué l’intégralité de l’échange devant nos amis, qui nous ont soutenus. On a quand même rappelé les trois qui s’étaient annoncés. Le Théâtre Le Public a confirmé son intérêt. Et là, je leur ai fait une proposition qui a déclenché le truc, je leur ai dit on vient chez vous et on vous joue une heure du spectacle et donc on a joué une heure devant la directrice qui a dit oui.

Photo © Bruno Mullenaerts.
Photo © Bruno Mullenaerts.

Et là le Public vous dit « ok, vous avez la salle des voûtes »…

PT : En fait, dans la salle de répétitions on fonctionnait déjà en rond. Dans le travail sur la mise en scène, il s’agit pas d’avoir des idées, souvent quand on a des idées c’est une mauvaise piste, mais y a un moment donné, tu sens, tu regardes les acteurs, et une évidence s’impose. Et je me suis dit en fait, on est trop loin, j’étais dans la salle, j’étais loin et y a rien à faire, c’est une pièce, c’est un texte près duquel il faut être. Alors, il n’y a pas trente six mille solutions, j’ai mis les chaises autour d’eux et après on n’a plus lâché l’idée. C’est vraiment la bascule au niveau de la mise en scène. Je me suis dit c’est plus possible, il faut que les gens soient proches et travailler sur ce texte de manière à ce qu’il soit audible du début à la fin. Forcément, on est obligés de faire des sacrifices, des murmures, des susurres qui ont été progressivement nettoyés parce que oui les acteurs étaient dans quelque chose de plus sensible, de plus cinématographique mais je me disais si on n’entend pas, on perd les gens, c’est-à-dire que quelle que soit la justesse des acteurs à ce moment-à, si on n’entend pas les mots il y a quelque chose qui nous échappe. Et donc ça a été la dernière étape des répétitions, travailler sur les mots avec une rigueur absolue, sur l’écoute du texte. Le Public fait justement des bi-frontaux ou des quadri-frontaux dans la salle des voûtes, ce qui renforçait l’adéquation entre ce qu’on fait et ce qu’ils font. Mine de rien, on avait travaillé sur quelque chose de circulaire et au Public c’est un rectangle. Le travail d’adaptation a été minutieux. Il ne s’agissait pas de transposer bêtement une chose dans une autre. Il fallait retravailler les axes.

 

Ca doit être fatiguant pour les comédiens de travailler sur un texte aussi dense.

AVL : OUI ! Au début, je m’empêchais de dire oui parce que je me disais je l’ai tellement voulu, je suis heureuse, j’aime ce travail, mais c’est dur. Tu dois avoir une hygiène de vie tip top, rentrer dedans chaque jour, pouvoir manger mais pas trop, dormir mais pas trop, rester centré plus que concentré, enraciné aussi, et ça m’aspire beaucoup d’énergie, j’ai l’impression que ça me dévitalise le cerveau. Alors je mange des bananes.

PT : C’est rare aussi de jouer aussi longtemps. C’est la première fois de ma carrière que j’ai une représentation qui dure six semaines. J’avais déjà joué un mois quand j’étais actrice, déjà c’était exceptionnel…

AVL : Là on est à quatre semaines et je commence à prendre le rythme. Maintenant je suis partie, je pourrais faire encore deux, trois mois !

 

Justement, est-ce que vous pourrez le jouer ailleurs ?

AVL : Je pense que le but premier c’était de réussir cette traversée qui n’est pas encore finie. Après, il sera temps de réfléchir, de voir ce qui vient de nous, ce qui vient de l’extérieur …

PT : On a une difficulté, c’est que ce quadri-frontal n’est pas reproductible aisément n’importe où. On ne s’est pas simplifié la tâche. De plus, dans nos démarches pendant cinq ans on s’est rendu compte que nos possibilités techniques n’étaient pas très déployées. Et puis, les gens viennent nous voir, les professionnels pas spécialement… Raisonnablement, je ne suis pas sûre que ce soit un spectacle qui puisse être amené à avoir une vie en dehors du Public. Le jouer six semaines, c’est déjà remarquable pour un spectacle en Communauté française.

Frédéric Dussenne.
Frédéric Dussenne a adapté "L'Échange" en 1986.

Qu’est-ce qui refroidit à ce point les programmateurs ? C’est Claudel qui est difficilement montrable à l’heure actuelle ? Ou cette pièce-ci en particulier qu’ils pressentent comme difficile ?

AVL : Moi déjà si j’étais programmatrice, je prendrais L’Echange (NDLR : SANS BLAGUE).

Pourtant cette pièce a déjà été montée en France et en Belgique. Chez nous, en 1986 par Frédéric Dussenne, qui a été votre professeur au Conservatoire de Mons… Avez-vous eu accès à la mise en scène de l’époque ?

PT : C’est encore plus compliqué que cela, quand j’étais l’élève de Frédéric Dussene, on a travaillé sur L’Échange de Claudel avec Philippe (NLDR : Rasse), dans le cadre d’un exercice… pendant quatre mois, tout notre cours était centré sur Claudel. Parce que Frédéric pense que la formation d’acteur passe par la langue et donc il donne à ses étudiants les langues les plus difficiles possibles, en se disant si on a joué Claudel on peut jouer beaucoup de choses. Donc, moi j’avais une histoire avec cette œuvre, ce qui ne favorisait pas le fait qu’on m’appelle pour travailler dessus. La figure du maître était très présente. Heureusement, je n’avais pas vu son spectacle en 86 mais j’en ai forcément entendu parler puisque c’est non seulement une mise en scène qui a marqué sa carrière de jeune metteur en scène mais en plus qui a marqué l’histoire du théâtre belge, puisque c’était remarquable. Après, ce qui est formidable avec Frédéric, c’est que c’est quelqu’un de fort soutenant. Quand je lui ai dit que j’allais monter L’Échange, il m’a dit « Ah ça c’est une belle pièce, hein, Peggy ! ». Il a tout de suite été dans cette attitude de chouette je vais entendre un texte et c’est super. Et il est venu quand on a fait la représentation dans cette salle de répétition, il nous soutenait et il est revenu la voir la deuxième semaine en en disant grand bien, donc c’est émouvant ça aussi, c’est pas quelque chose que j’ai voulu, je n’ai pas désiré me mettre dans ce rapport là au maître. Maintenant y a pas de hasard dans la vie. J’ai aussi une sensibilité commune avec Frédéric, on aime les mêmes auteurs. J’ai énormément d’estime pour lui et je reconnais qu’il a été d’un grand soutien pour ses étudiants. D’ailleurs quand je suis devenue directrice du Théâtre de la Vie, le premier spectacle que j’ai programmé, c’était une mise en scène de Frédéric Dussenne parce que c’était une manière pour moi d’être dans un vrai témoignage de mon estime pour lui.

 

Aurélie, toi aussi ce qui t’a plu, ça a été la langue de Claudel ?

AVL : Il y a 18 ans, j’avais 16 ans, j’ai entendu des gens qui le jouaient et j’ai trouvé ça magnifique. Et je vois des gens qui me font passer un truc magnifique. Ça me fait profondément penser à Andromaque, c’est aussi une pièce carré, viscérale dans ses pulsions, et quelque chose de jeune dans cette façon de couper la vie en quatre.

 

Tu l’as donc lue à 16 ans.

AVL : Oui, et je n’ai rien compris. Et puis, L’Échange est revenu vers moi en 2000. Puis, j’ai redécouvert des choses, j’avais une autre maturité. Plus tard, avec Peggy, je l’ai encore redécouverte et je suis sûre qu’à 60 ans, je la vivrai encore différemment. C’est la magie de ces pièces magnétiques qui sont sans fond.

Philippe Rasse, interprétant Thomas Pollock Nageoire? Photo © Bruno Mullenaerts.
Philippe Rasse, interprétant
Thomas Pollock Nageoire.
Photo © Bruno Mullenaerts.

C’est totalement paradoxal de se dire qu’un si jeune homme l’a écrite, alors qu’il faut une certaine maturité pour s’en emparer et la jouer.

AVL : Et puis c’était à une époque où la psychologie existait à peine. Il a pourtant compris l’être humain et les femmes.

PT : Ceci dit, Frédéric l’a montée à 23 ans… Il n’y a pas de hasard, c’est ce qui nourrit une carrière aussi phénoménale. Moi, je n’aurais pas pu aborder une œuvre comme ça avant maintenant, en tout cas pour la mise en scène. Quand je l’ai jouée il y a dix ans, c’était super, vertigineux, mais je ne comprenais pas grand-chose à ce que je disais… Aujourd’hui, mon expérience de la vie m’approche du personnage du Pollock alors qu’il m’était complètement étranger jusqu’alors. Le discours de Pollock aujourd’hui commence à me parler en tant que directrice d’un théâtre, dépositaire d’une fonction qui implique un certain pouvoir. C’est ce qui est brillant chez Claudel, comment il met en scène ce discours à travers Pollock.

AVL : Pollock a les mains dans le cambouis aussi. Il a un discours qui met les choses en question. C’est le seul qui pose des questions philosophiques et qui assume aussi son avenir…

 

A refaire, alors ?

PT : Je crois qu’il faut monter des textes, dire des langues, conserver ce patrimoine et ne pas le mettre dans un musée mais en faire quelque chose d’actuel à travers des corps de jeunes de notre époque. Je trouve que la parole est grise pour le moment. Demander aux gens de prendre deux heures pour écouter de la poésie, c’est difficile…

AVL : C’est vraiment un combat, même quand les gens sont de bonne volonté, ils gigotent, ils toussent, ils cherchent des bonbons. Quand on y arrive on se dit, on a bien fait de le faire.

En savoir plus...

L'Échange Écrit par Paul Claudel Mis en scène par Peggy Thomas et Aaricia Vanhamme Avec Aurélie Vauthrin-Ledent, Isabelle Renzetti, Jean-Marc Amé, Philippe Rasse Jusqu'au 20 février au théâtre Le Public Vu le 9 février 2016