Quatre représentations seulement. Vite complètes. Les apparitions de tg STAN au théâtre Les Tanneurs sont toujours trop courtes. My Dinner with André n’échappe paradoxalement pas à la règle malgré ses 3 h 20 de spectacle.

« Allez voir le film ! » tonne Damiaan De Schrijver du bas de sa modestie de géant. Ainsi sont les membres de tg STAN et De Koe, deux compagnies théâtrales absolument géniales pourtant, qui croulent sous les critiques amoureuses, mais ne se départissent pas d’une timidité de jeune fille quand il s’agit de saisir au vol les cris d’amour des spectateurs. C’est qu’effectivement My Dinner with André est à l’origine un film réalisé par Louis Malle en 1981. Pas n’importe quel film français. Un film américain en fait, emmené par Wallace Shawn et Andre Gregory, soucieux de se raconter un peu et de raconter le théâtre beaucoup. Ils signent donc un scénario cinglant et amusant sur les affres de la vie et du théâtre. Tout ça.

Ainsi, Wallace (« Wally » en intime) a rendez-vous avec André, vieil ami et metteur en scène disparu des radars mondains depuis des années et réapparu à New York, pleurant sur un trottoir après avoir vu Sonate d’automne d’Ingmar Bergman. Un ami commun l’a rencontré dans cet état, soufflant par la suite à Wally qu’il serait bien d’aller manger avec André, bien mal en point. C’est donc un Wally un brin forcé qui se dirige vers le restaurant chic choisi par André, détaillant dans un monologue d’exposition qui accompagne sa marche vers le lieu du rendez-vous ses appréhensions face à un possible névrosé, alors que lui-même a à gérer ses propres tracas de la vie quotidienne (comprendre le chômage de l’écrivain de théâtre pas reconnu, dont la femme est obligée de faire serveuse pour que le couple survive). Qu’elle n’est pas sa surprise de non seulement rencontrer un André au sommet de sa forme mais également de sa vantardise. Les retrouvailles vont très vite se muer en auto-ode d’un André soliloquant son génie et ses expériences métaphysiques des dernières années, à coup de happenings étranges dans la forêt polonaise, Petit Prince japonais bouddhiste, faux enterrement, etc. Toutes censées avoir nourri son génie de l’art dramatique expérimental.

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À l'extrême gauche, Peter Van den Eede ; à l'extrême droite, Damiaan de Schrijver.

Sur scène, Peter Van den Eede, l’un des fondateurs de De Koe en 1989, et Damiaan De Schrijver, l’un des fondateurs de tg STAN en 1989. Deux locomotives de la scène flamande depuis longtemps, qui ont enrichi à leur façon le paysage culturel belge et étranger. Leur truc, parmi tant d’autres, c’est par exemple de créer une pièce, ou de l’adapter, dans une langue (souvent le néerlandais), puis de l’adapter dans une autre langue (français, anglais, mais bien d’autres), obligeant parfois les comédiens à apprendre par cœur un texte dont ils ne maîtrisent plus la langue. C’était déjà le cas de Trahisons, proposé par tg STAN au théâtre Les Tanneurs il y a quelques mois. À nouveau, la pièce est adaptée d’un scénario en anglais, respecté rigoureusement, assurent les comédiens, traduit en néerlandais dans un premier temps, puis traduit en français, avec d’inévitables ajustements d’humour made in Belgium.

En ressort une pièce de plus de trois heures durant laquelle on ne s’ennuie pas. On rit, même. Beaucoup. Peter Van den Eede tient le crachoir avec maestria, tandis que Damiaan De Schrijver parvient à imposer une présence cantonnée à manger, ou du moins à essayer, tant l’exigence d’écoute d’André emporte une série de frustrations qui ont secoué la salle d’éclats de rire, principalement cette manie qu’a André tout en monologuant sur ses expériences métaphysiques, toutes plus délirantes les unes que les autres, de tenir le bras de Wally, l’empêchant de porter la fourchette pleine à la bouche, le privant par là même non seulement d’en faire sortir le moindre son mais encore d’y faire entrer la moindre nourriture. Le comique de répétition fonctionne d’autant plus que le restaurant figuré sur scène se compose d’une table nappée mais surtout d’une cuisine entière en arrière plan, tenue par deux autres comédiens de tg STAN et De Koe, l’un mijotant des vrais plats et l’autre jouant le serveur avec un flegme à toute épreuve. Dès l’entrée dans la salle de théâtre, le spectateur est donc pris de délicieux fumets qui accompagneront tout le repas, et donc toute la pièce, y compris dessert et digestif, jusqu’à l’au revoir un peu assombri des deux amis.

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"Se tisse alors une sous-couche déconstructrice de la fiction en train de se jouer avec un rappel récurrent de la donne théâtrale."

Malgré ce qu’elles en disent, les deux compagnies flamandes ont distillé dans leur adaptation théâtrale (d’un film qui l’était déjà beaucoup par la force des choses – puisque centré sur un « dia »logue à huis clos) une couche supplémentaire de réflexion sur le discours prononcé, la mise en abyme étant facilitée par la scène théâtrale elle-même sur laquelle les collectifs n’ont pas manqué de déposer çà et là quelques téléviseurs (clin d’œil à Malle) qui permettent de garder la forme filmique pour le monologue promené de Wally au début. Lorsque le repas commence vraiment, par contre, les lumières se rallument dans la salle et les spectateurs sont alors d’autant plus invités à la table des personnages. Les nombreuses adresses de Wally au public renforcent le lien tissé avec la salle qui se laisse prendre au jeu merveilleux des comédiens. Se tisse alors une sous-couche déconstructrice de la fiction en train de se jouer avec un rappel récurrent de la donne théâtrale, par le truchement par exemple du texte de la pièce déposé sur la table de restaurant et que les comédiens prendront quelques fois en mains, en blaguant sur la durée de la pièce, le fait qu’on n’en soit qu’au quart (et Damiaan De Schrijver de montrer la tranche de pages « seulement » déjà récitées), sur la pauvreté des répliques de Wally qui se limitent souvent à « Alors, raconte ! », etc.

Ces petites touches d’humour, pas si innocentes que cela, ancrent donc bel et bien un peu plus le texte dans sa matière première, réflétant les questions que se posent Wally et André sur le théâtre. Elles ajoutent encore du sel à un film déjà très bon et en font une pièce intelligente et drôle, servie par des comédiens exceptionnels qui saccadent toujours aussi joliment de leur accent flamand le phrasé de Shawn et Gregory traduit en français.

Un véritable tour de farce.

 

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My Dinner with André Texte de Wallace Shawn et André Gregory, d'après le scénario du film homonyme de Louis Malle Adapté par Damiaan De Schrijver et Peter Van den Eede, tg Stan et De Koe Vu le 25 octobre 2016 au théâtre Les Tanneurs. La première de ce spectacle a eu lieu le 17 septembre 1998 au Toneelhuis à Anvers et la première de la version française le 11 octobre 2005 au Théâtre Garonne à Toulouse.