Assis à la terrasse du Dillens à Bruxelles, Johan Poezevara, Benjamin Sandri et Fabien Silvestre Suzor, trois des quatre photographes (n’oublions pas Paul Hennebelle !) qui alimentent le projet Scouting around Westhoek, m'ont glissé quelques réponses entre deux gorgées de café et un paquet de cigarettes. Une manière de prolonger leur exposition à la galerie Satellite de Liège.

Qui êtes-vous ?

Benjamin Sandri : Je viens du Sud de la France, j’ai fait mes études à Montpellier et y ai travaillé dans le domaine de l’image. Je suis fraîchement diplômé de l’école Le 75, comme les autres d’ailleurs, et sinon je travaille dans un supermarché pour payer mon loyer et j’essaie, comme les trois autres, de faire évoluer mon projet perso.

Et ça te plaît de bosser dans un supermarché ?

B.S. : Non, pas vraiment ! (rires). Mais je cherche d’autres choses, notamment dans des asbl ou des institutions publiques.

Les autres ?

Johan Poezevara : Je suis Français également. Ça fait quatre ans que je vis à Bruxelles. Avant, j’ai fait des études d’histoire de l’art à Paris. Ça fait deux ans qu’on bosse sur ce projet du Westhoek et à côté de ça je travaille sur la culture populaire américaine en Europe, c’est un peu mon gros projet, malgré un autre qui démarre avec Fabien (à sa gauche). Scouting around Westhoek a été pensé à quatre, même si chacun a sa petite partie qui peut fonctionner de façon autonome.

B.S. : On a présenté ça dans le cadre de notre jury de fin d’année en fait, au 75.

Fabien Silvestre Suzor : Johan, précise quand même que ton projet sur la culture américaine va être présenté au musée de la photographie Charleroi en décembre.

Cool !

J.P. : Oui c’est vrai. C’est dans le cadre d’un appel à projet, le prix national de la photo du musée de Charleroi.

Félicitations, c’est super-chouette.

J.P. : Merci ! C’est donc le gros projet qui est en cours de production, pour moi.

F.S.S. : Je viens aussi de Montpellier, on était tous dans la même université mais on ne se connaissait pas. Là-bas j’ai étudié le cinéma, après je suis allé faire un master en cinéma à Budapest et c’est là que j’ai commencé à m’intéresser à la photo. Je suis venu à Bruxelles pour Le 75, où j’ai rencontré les trois autres.

Discussion au café Dillens, illustrée par © Benjamin Sandri.

B.S. : Et il y a donc aussi Paul Hennebelle, qui n’a pas pu être là aujourd’hui. Il est Français aussi, bien qu’il soit né à Manhattan et qu’il ait habité un peu partout. Il a une expo plus perso qui se termine à Contretype et qu’il a édité, Transeo.

F.S.S. : On a donc pensé le projet Westhoek à quatre en sachant bien qu’on avait quatre styles photographiques différents. On s’est dit qu’il serait intéressant de le présenter à quatre pour voir justement les moments où il y a des croisements et des éloignements. C’était aussi intéressant de se dire qu’on venait tous de France, qu’on habite tous en Belgique, qu’on retourne en France mais dans un lieu qu'on ne connaît pas du tout et qui est la Flandre française, où on peut constater deux types de culture.

Justement, vous avez dit ailleurs que vous ressientez cette ambivalence, elle passe par quoi ?

F.S.S. : Dans le nom des villes, dans les coutumes, dans la langue de certains grands-parents, dans certaines manières d’être.

Ces manières d’être se constatent de quelle manière ?

F.S.S. : Dans une forme de chaleur humaine, présente malgré un contexte qui est socialement et économiquement assez bas. Il n’y a pas grand-chose qui s’y passe, même dans les « grandes villes » comme Dunkerque, mais les gens sont accueillants.

C’est cette sensation sociologique qui vous a donné l'envie de travailler sur la région ?

J.P. : C’était aussi parce que c’est un petit territoire et que c’était plus simple à quatre de pouvoir le quadriller. Et puis ce n’est pas si loin de Bruxelles et c’était une manière de découvrir une autre culture qu’on ne connaît pas. On a par exemple pu assister à des combats de coqs, alors que c’est interdit partout ailleurs en France. On a été confronté à des choses qu’on n’aurait pas pu voir ailleurs.

F.S.S. : Et à part les films de Bruno Dumont, de  Romain Gavras, il n’y avait pas eu de travail photographique sur la région, et surtout il n’y avait pas eu de réflexion artistique sur l’idée de « Westhoek / Flandre française ».

J.P. : Il y eu des travaux sur Dunkerque ou sur le Nord-Pas-de-Calais, mais pas sur la région entière.

F.S.S. : Il y a eu quand même un photographe dans les années quatre-vingt, je m’en souviens maintenant, je l’avais rencontré à Arles, mais je ne retombe pas sur son nom.

À quel point ce projet est-il lié à l’école ?

B.S. : C’était une démarche purement personnelle. Dans la façon de traiter le sujet, qui est assez documentaire, on peut ressentir le prisme de l’école, puisque c’est malgré tout sa spécialité. Mais rien n’était imposé, même si l’influence des professeurs et le cursus proposé ont sans doute joué dans le choix d’une esthétique documentaire. On aurait pu faire quelque chose de plus plastique ou de plus intime par exemple, l’école reste très ouverte aux diverses formes.

F.S.S. : Si on le compare à d’autres établissements en Belgique, Le 75 reste l’école aux racines les plus documentaires. Parmi ses piliers, il y a Hugues de Wurstemberger, qui est quand même un des profs qui porte l’école, en tout cas la section photographie. Il vient de l’agence Vu, donc de portée assez documentaire.

C’est important pour vous d’être confronté à des personnages de cette envergure ?

B.S. : Important, je ne sais pas, mais en tout cas, ça montre d’autres aspects du métier ; le métier de photographe-reporter par exemple, qu’on oublie.

F.S.S. : Ce qui est intéressant avec Hugues, c’est qu’il vient de la photo de commande pour des reportages, mais il bosse aussi sur un projet ultra-personnel et intime sur ses enfants, Pierre et Pauline. On peut voir le passage d’une pratique professionnelle à une pratique plus artistique et plus intime. Dans les autres professeurs, il y a aussi Vincent Everarts qui, lui, pratique plus la photo de commande. Il fait des reproductions studio d’œuvres d’art, c’est donc une autre manière d’approcher la photo, plus pragmatique.

J.P. : Étant donné qu’on est tous sortis de l’université où on a reçu un enseignement très théorique, Le 75 nous a permis de confronter au quotidien notre travail à des personnes qui ont un œil affûté, qui ont vu passer des tonnes et des tonnes d’images, qui ont un point de vue.

Est-ce qu’enchaîner un cursus pratique à un cursus théorique vous a semblé être un bon cheminement ?

B.S. : Il n’y a pas de cheminements idéaux. Mais ça m’a apporté une certain culture, qu’elle soit littéraire, plastique, picturale, historique, sociologique… Ça me semble essentiel quand on essaie de construire une œuvre photographique.

J.P. : En sortant de l’université, je n’étais pas prêt à assumer mes photos. Il me fallait une assurance supplémentaire. Mais l’université m’a quand même permis de parler de mon travail plus facilement, de lui donner plus de sens.

F.S.S. : Moi, c’était vraiment cinéma et c’était très théorique. J’aimais beaucoup ça, fouiller dans les livres de théorie, découvrir des concepts, réfléchir sur la forme et le fond, sur l’histoire… Ce que Le 75 apporte est énorme et assez complexe. Les locaux ne sont pas géniaux, le suivi est au feeling, ça n’est pas très fort d’un point de vue théorique. Et pourtant, dans le paysage photographique belge, une partie des noms connus sort du KASK et l’autre du 75 : Gaël Turine, Sébastien Van Malleghem, les gars de La Grotte… Il n’y a pas tant de côté pratique, on apprend plus les uns des autres, on partage nos savoirs qui viennent souvent d’enseignements différents. Le côté familial de l’école, l’entre-aide perpétuelle, ça marche.

Discussion au café Dillens, illustrée par © Fabien Sylvestre-Suzor.

Le petit détail aussi, c’est qu’en première année, on ne peut faire que du noir et blanc en argentique. On rend nos projets en tirage argentique, que le grand tireur belge Jean-Pierre Bauduin nous enseigne en workshops. Ça nous permet de nous rendre compte de l’aspect technique de la photo.

B.S. : Cette première année est vachement formatrice. C’est important de réaliser que la photographie est avant tout un objet technique.

J.P. : La première année permet aussi de clarifier sa pratique. Plusieurs types d’exercices offrent la possibilité de toucher à diverses branches de la pratique photographique et de recadrer ses objectifs personnels.

Avez-vous l’envie de relancer un nouveau projet à quatre, dans un futur plus ou moins proche ?

B.S. : Pour le moment, on en est plutôt à approfondir le sujet, et pourquoi pas un de ces quatre en tirer une publication.

F.S.S. : Je bosse avec Johan sur un autre projet, mais plutôt à deux sur ce coup-là. Mais on continue chacun à alimenter le Scouting around Westhoek. J’y vais quand je peux pour étoffer ma partie, que j’essaie aussi de présenter en dehors du collectif.

J.P. : On s’est donné une liberté là-dessus, on n’est pas obligé de bosser toujours à quatre, chaque œuvre appartient à son producteur qui la fait évoluer comme il veut. C’est un travail collectif mais nous ne sommes pas un collectif.

J’ai entendu « édition », est-ce qu’il y a malgré tout une envie de fixer une partie du projet sur papier ?

F.S.S. : Je ne pense pas qu’il y aura une édition à quatre, mais il y aura des présentations à quatre, parce que ça a plus de sens. On pourrait faire un fanzine par contre, une édition plus libre et distribuable, histoire d’avoir un objet qui réconcilie les quatre points de vue. Moi je ferai une édition, mais sur ma partie, comme élément indépendant.

Tu veux l’éditer toi-même ou tu comptes démarcher des professionnels ?

F.S.S. : J’aimerais plutôt publier chez un éditeur.

Tu as des idées ?

B.S. : Chez Roma ?

F.S.S. : (rires) C’est un super-éditeur hollandais. Ça pourrait être possible. Je travaille encore dessus, j’ai pas mal de nouvelles images que j’essaie d’intégrer dans le corpus de base, et puis on verra.

L’édition nous intéresse tous malgré tout, surtout Paul, qui a d’ailleurs auto-édité en risographie son projet Transeo, avec l’aide d’un ancien prof du 75. Pour ma part, je fais partie d’un collectif, Eat my Paper, qui organise des salons d’auto-édition.

Discussion au café Dillens, illustrée par © Johan Poezevara. Avec la participation de Fabien Sylvestre-Suzor.

Le livre de photos fait un boom un peu partout, et d’ailleurs au 75 on le voit de plus en plus. C’est assez commun qu’en plus de l’expo les étudiants l’accompagnent d’une auto-publication. Ça peut prendre d’autres formes que le livre : journaux, posters… Mais la forme « livre » commence à prendre pas mal de place, et c’est pas mal boosté avec des gars comme Andréa Gobetti et son Tipi Bookshop où il présente à la fois de gros éditeurs comme Roma et des éditeurs plus intimes, qui tirent à très peu d’exemplaires.

Donc, pas d’édition pour le projet Scouting around Westhoek. Y a-il des raisons à cela ? D’ordre moral, philosophique ou par manque de temps ou de matériel ?

B.S. : Un peu de tout je pense.

F.S.S. : Oui, je pense aussi. On ne travaille plus dessus à quatre. On a une forme à Liège qui est intéressante, où on a pu mixer les images, c’était encore différent quand on a exposé au Musée juif de Bruxelles pour notre travail de fin d’études, où on n’avait qu’un mur chacun. Je préfère voir comment ça évolue dans les modes d’exposition à quatre plutôt que d’arrêter le projet sur papier.

À la galerie Satellite, il y a effectivement un mélange de vos images. Il est difficile de savoir qui a fait quelle image. Est-ce que c’était un projet très concret que vous aviez en amont, ou est-ce le résultat d’une discussion avec Gilles Dewalque, le monteur de l’exposition ?

J.P. : On n’a jamais pensé identifier les projets de chacun, même si sur le site on a finalement opté pour une galerie par personne en plus d’une galerie générale. La question ne s’est pas posée, c’était évident qu’on ne voulait pas limiter l’image à son producteur.

F.S.S. : On avait quand même réfléchi à des méthodes d’identification mais qui ne sont pas les noms, genre des formes géométriques ou d’autres choses. Mais finalement on est revenu à quelque chose de plus général. Parce que c’est un travail sur une région, sur la manière de montrer cette région, plus que sur « qui a fait quoi ».

B.S. : On a fait une vidéo aussi, spécialement pour l’expo. C’est le lieu qui nous a contraints. Il y avait une télévision qu’on ne pouvait pas déplacer, donc plutôt que de la laisser éteinte, on a réalisé quelque chose qui collait avec le projet.

F.S.S. : Du coup, la question du « comment intégrer une vidéo dans une expo photo » était très chouette à se poser.

En fait, les projets collectifs permettent d’expérimenter. On a testé des formes d’editing, d’exposition, de la vidéo… Ça nous a permis d’aller ailleurs que dans notre zone de confort.

B.S. : Pendant qu’on faisait les photos, on était confronté aux mêmes choses mais on avait des approches différentes, notamment dans le mode de locomotion sur place. On croisait les mêmes éléments, mais on n’en rendait pas compte de la même manière.

F.S.S. : On s’y rendait en voiture, puis on s’arrêtait quand on le sentait. Chacun partait de son côté, et le soir au débrief dans notre cher Formule 1, on se rendait compte qu’on était attiré par les mêmes lieux, mais qu’on ne les voyait pas de la même manière. Pour le redire, on n’est pas un collectif, on a fait un projet collectif.

J.P. : Cette manière de travailler ne s’était pas encore développée au 75, c’était la première fois.

Et est-ce que cette vidéo sera visible ailleurs que dans la galerie ? 

B.S. : On en avait parlé, peut-être la mettre sur le site, ça peut se faire.

F. S.S. : On attend juste que l’expo soit finie. Et on ajoutera aussi des photos de l’exposition elle-même.

Salle d'exposition de la galerie Satellite. Photo © Gilles Dewalque.

Revenons aux projets personnels. Fabien, tu as donc fait partie du collectif EAT MY PAPER. Peux-tu nous en dire plus à son sujet ?

Benjamin, tu fais un documentaire photographique sur la communauté mormone à Bruxelles. Peux-tu nous expliquer en quoi ça consiste ?

B.S. : Je suis venu à ça à Montpellier, où j’avais déjà travaillé avec leur communauté, puis ici à Bruxelles, dans le cadre du sujet « Day to day », pendant lequel on suit des gens au jour le jour. Quand j’ai rencontré ces gens à Montpellier, je me suis dit « putain, on a le même âge et il y a tellement de différences entre nous, c’est fou », qu’est-ce qui pousse ces jeunes à traverser le monde et à avoir ce genre de démarche. Ce qui m’intéressait aussi plus particulièrement, c’est l’aspect sociologique de ce genre de communauté.

Il y a beaucoup d’a priori sur les mormons. Ici, il y a une vraie appropriation d’une culture américaine, puisque c’est une religion qui est née aux États-Unis, qui est assez influente là-bas et assez flippante par plein d’aspects. Et je voulais apporter un regard qui n’était pas pernicieux, sans a priori justement, sans faire de prosélytisme non plus.

Cela dit, ce n’est pas tant la religion qui m’intéresse que le moment où des gens décident de fonctionner en vase clos ; c’est le côté social de la religion qui me fascine.

Est-ce que c’est un projet documentaire qui restera uniquement photographique ?

B.S. : Oui, oui, essentiellement photo. La vidéo j’aime bien, mais je ne la pratique pas.

Et toi Johan, j’ai vu que tu travaillais sur un « Instagram Routine ». Quelle est ton rapport avec cette application, qui est par ailleurs un outil de surproduction photographique et un moyen de consommer de l’image ?

 

TOUT AUTRE CHOSE

Un livre de chevet ? Un film préféré ? Une autre œuvre marquante ?

Johan :

Benjamin :

Fabien :

En savoir plus...

Scouting around Westhoek

Leur site :
cargocollective.com/scoutingaroundwesthoek

La galerie Satellite, dans laquelle ils étaient exposés :
galeriesatellite.wordpress.com/scouting-…sthoek-2/

Le site des Chiroux :
www.chiroux.be/event/scouting-around-westhoek/

D’autres articles / entretiens avec eux :
www.positive-magazine.com/westhoek-scarred-land/
i-d.vice.com/fr/article/9ka335/…ublie-de-la-france

Le site de l’école :
http://www.leseptantecinq.be/fr/