Échardes de Lylybeth Merle
Se mouvoir est exister

Dans Échardes, Lylybeth Merle conte la trame écopoétique d’une identité en mouvement, car lorsque le monde semble vouloir tout pétrifier, il suffit d’observer la forêt pour y voir grouiller la vie, en éternelle transformation.
En un peu moins de cent-soixante pages aérées, Lylybeth Merle racine un mouvement, met en mots l’entremêlement des questionnements, des doutes et des tentatives de réponses, pour se comprendre, et pour rendre compte des paysages d’un système bien trop souvent transphobe, bien trop souvent violent. Du genre assigné à la naissance au coming-out, à la recherche de soi, aux compromis, aux jamais-assez-comme-iel-doit, la transidentité apparait tel un parcours de hauts et de bas, jamais achevé, sans cesse mis à mal. Dans Échardes se succèdent à la fois des souvenirs, des chants et des formes écopoétiques.
« Avec mes ongles longs
je retrouve des gestes de mon enfance
– les siens –
Tapoter sur le coin d’une table
pour passer le temps
Ouvrir une enveloppe
Percer l’emballage des packs d’eau
Gratter une surface pour la nettoyer
ma mère a des outils
au bout des doigts
ma mère a des griffes
pour se défendre »
Au travers d’un lexique et d’images du quotidien, l’autrice nous projette dans une réflexion incarnée sur le genre et ses stéréotypes. Elle parvient à le décloisonner, à lui ouvrir de nouvelles perspectives. Ce sont sans doute ces moments du recueil, très accessibles, qui m’ont le plus touché, qui ont le plus fait écho : les questions de paraître, l’ambiance d’un vestiaire de sport, les pensées noires et les moments de doutes, le besoin d’avancer, la recherche d’un comment-vivre au-delà du pourquoi-vivre.
« Dans les douches
tout le monde s’épie
ça se jauge ça s’évalue
ça se mesure à la règle
au mètre décimeur
P’tite bite
ça se classe se range
par ordre de force
compétence
leadership
dominance
qui peut le mieux causer mal
qui peut tuer »
En parallèle, Échardes s’inscrit dans une écriture écoqueer faisant la part belle aux métaphores végétales. Des passages davantage symboliques, qui donnent un souffle sublime et transfigurant, qui offrent une traduction, un compostage du réel, tout en pousses et floraisons pour le dépasser, pour « ([s]’éclore à de multiple genres / de multiple corps / de nouvelles histoires ».
« Je ne sais
qui de l’écorce
ou de la pierre
est la plus vieille
peupliers, châtaigniers, érables centenaires,
épicéas caducs, hêtres pleureurs, tilleuls enlacés
arches de lianes tressées sous lesquelles rêver
autant d’arbres que de morts
d’arbres que de corps »
Aussi, la poésie de Lylybeth Merle varie du style simple, relatant le jour-le-jour, au lyrisme plus métaphorique. Ces deux pans se relaient dans un souffle captivant, relancé sans cesse par les blessures subies, les rituels qui réparent et les instants qui soignent, une vie où la noirceur et la violence du monde s’interrompent d’éclaircies.
« des heures à marcher
seule la nuit
à flâner parmi les lucioles et réverbères
sans avoir peur
ça faisait longtemps
ça rend sourire
la peur-poids-sur-les-épaules tombe
et soudain tu goûtes conscience
de la masse
que tu trimballais tous
les
jours »
Dans son style, l’autrice joue avec la langue, les accords de genres, l’incursion de l’anglais. La syntaxe est bousculée ; des prépositions et des déterminants tombent, pour mieux matérialiser une parole faite de pensées, brèves, qui s’empilent ; des images qui, du tac au tac, se conjuguent. De même, un travail typoétique a été effectué au niveau de la mise en page ; le texte s’élance, se répond, se brise, se dessoude. Des alinéas grands, puis plus grands, puis plus petits, donnent un élan prosodique à la lecture. Des espacements dans la même ligne éloignent, pour peut-être rapprocher plus tard les signifiés :
« Papa tu m’as toujours vu comme ton fils
vois-moi, enfin, comme ton enfant ».
Échardes est un conte plein d’empathie, un texte écrit avec un certain recul lucide, qui permet d’élever la souffrance sans la glamouriser, qui réenchante le gout de vivre par des moments de beauté et de joie. Lylybeth Merle offre ici des vers qui jouent d’un récit tout en contraste, qui donne à voir des pensées sensibles, intimes et honnêtes, et qui donne accès à un corps qui refuse les diktats, à une incarnation au monde qui se (re)façonne continuellement.