Jardin
Un chez-soi déraciné, à jamais replanté

Mis en scène par Amel Benaïssa, sur un texte qu’elle a écrit avec Mathurin Meslay, Jardin, À un moment donné, je me suis sentie concernée nous promène avec tendresse dans le passé et les envies futures d’Izrar ; un songe éveillé sur notre réel en manque de lien et de vivre-ensemble.
Accompagnée d’un piano au-devant duquel repose un pot et une plante morte, Izrar nous accueille d’abord en chanson. Un lyrisme qui donne le ton pour le reste du spectacle ; entre poésie, puissance et tendresse. Évoluant dans le salon de son appartement, Izrar se rappelle ce jour où, il y a quatre ans, sa plante est morte. De ce point de départ, elle détricote son lien déconnecté au vivant et nous fait remonter le fil de son histoire, de sa relation complexe envers ses origines algériennes à son ori, ses parents et ses grands-parents. Travik, son voisin qui vient souvent squatter pour manger ses yaourts, l’accompagne dans son introspection. Et iels sont toutes les deux régulièrement interrompu·es par leur proprio, Herman, souffrant de solitude.
Co-présentation des théâtres de la Balsamine et du Rideau, la pièce m’a cajolé comme un cocon, cozy et plein de tendresse. L’écriture, tout en évitant la niaiserie, aborde avec justesse et sans lourdeur diverses violences systémiques et questions politiques. Les personnages, au cœur de la pièce, font vivre celles-ci avec nuance. Ainsi, l’anti-propriétarisme de Travik s’incarne avec simplicité : il ne possède rien et ne veut rien posséder. Le proprio attendrissant, penaud, bien qu’il cherche du lien, se retrouve finalement forcé à jouer les règles d’un système où l’argent mène les affaires. Et Izrar arrive, par la métaphore, à donner une dimension belle et sereine aux difficultés et interrogations liées au fait d’être chez soi. Beaucoup d’images, de parallèles, se font écho avec cette idée de jardin ‒ qui n’est pas sien, où l’on n’est pas chez soi ‒, de laquelle résonne cette question : comment se créer une identité, comment être dans un jardin autre que le sien, un jardin que l’on ne nous autorise pas à faire sien ?

Pour insuffler une légèreté au propos, l’humour est présent par touches ; via des jeux de regards, des phrases punchy, mais aussi ce personnage du proprio burlesque, incroyablement interprété par Achille Ridolfi, avec des gimmicks, un style et des postures presque cartoonesques sur scène.
La scénographie de Hélène Beutin et Marie Menzaghi (avec le soutien en construction de décor de Nicolas Chuar), se transforme au fur et à mesure pour créer les lieux du récit, passant notamment de l’appartement à la cour intérieure de l’immeuble jusqu’à la palmeraie des grands parents d’Izrar, la lumière de Lionel Ueberschlag venant bercer le plateau et ses décors empreints de rêveries. Renforçant cet univers délicat, légèrement décalé, les interprètes portent des combinaisons de chantier/ de paysagistes aux couleurs pastel ou une doudoune sans manche aux motifs végétaux pour le proprio.
Jardin offre un moment réconfortant qui fait du bien, comme un gros câlin. La pièce aborde tout un tas de questions sans entrer dans un discours pesant1, et parvient à faire entrer un peu plus de vivant dans nos décors bétonnés, si ce n’est de façon concrète, au moins en pensée, comme une ouverture aérée vers d’autres jardins à planter en commun.